hédi andré bouraoui


Hédi Bouraoui sur WikiPédia
Hédi Bouraoui sur hedibouraoui.com, son propre site...

Polygraphe, universitaire, et transculturaliste



Une présentation à deux voix

Ce texte a été rédigé par Isabelle Normand et Jean-Pierre Desthuilliers pour la présentation du poète Hédi Bouraoui dans la série aux confins de la poésie, au théâtre Aire Falguière en janvier 2007.


Hédi Bouraoui est un auteur atypique, puisqu'il met en œuvre pour lui-même les recommandations qu'il fait et fait encore aux autres, à savoir lire et écouter des poètes, est déjà venu deux fois participer à ce spectacle, dans la salle.
Nous l'accueillons, ce soir, comme invité.



Tout en rondeur et en questions pointues, Hédi Bouraoui est un aussi un auteur tricontinental : Afrique – Europe - Amérique du nord.
Pour lui l’essentiel est de briser les formes et les cloisonnements afin de libérer l’essence des êtres et des choses.
Il revendique les éléments de sa propre histoire comme soubassements de sa pensée, avec le transculturalisme qu’il a défendu toute sa vie et les mots-concepts qu’il a élaborés au fil des ans, images d’un passage de forme en idée, de culture en pays et de genre littéraire classifiable en découverte existentielle.

Revendiquant de créer sa vision du monde et de mettre en mots sa différence, il s’élastique dans sa langue, il joue avec et joue en même temps avec lui-même.
À l’image de la société canadienne qui est une mosaïque de cultures où tous les éléments tournent, s’imbriquent les uns aux autres et s’enrichissent mutuellement avec le temps, société très différente du melting-pot américain qui nivelle tout en un magma indécis, fait fondre en un creuset grisâtre et disparaître l’originalité de chaque provenance.

Il est ainsi le représentant vibrant d’une transpoétique qui l’a écarté de toute classification, à la fois passeur et passé, traverseur et traversé.
Non pas un personnage habillé d’un multiculturalisme que ses séjours successifs dans différents pays auraient stratifié et déposé en lui sans permettre aux éléments de se mélanger, mais un être pétri en son entier et jusqu’au coeur de toute cette expérience, de toutes ces confrontations et ces échanges.
Un être transculturel dans lequel on retrouve le voyage et la transe, la création et sa mise en abyme.



Hédi Bouraoui, enseignant, forgeur de mots et écrivain, est comme tel à la fois critique littéraire, essayiste, romancier et poète.
Bien que ce soir nous nous soyons donné comme règle du jeu d'explorer avec vous et avec lui les confins de sa poésie, dont les premières manifestation publiées remontent à 1966, avec Musocktail, dont le titre préfigure d'autres titres ultérieurs tout aussi composites, nous ne délaisserons pas ses autres caractéristiques.
Et si nous venons à les oublier, il se chargera de nous les remettre en parole.

Il fait vivre un univers transculturel implanté dans le pentagone Maghreb - France- Canada - Caraïbes - Afrique subsaharienne –.
Cet univers transculturel est un réseau de commerce culturel et social tissé de francophonie plurielle.
Transculturel, qu'est-ce à dire ?
Si nous en avons bien compris les intentions, la méthode, la pratique, il s'agit de mettre en relation globale ces qualificateurs trop souvent considérés de manière isolée et indûment binaire, que sont les questions de culture, d'ethnie, d'identité, pour les dépasser.
Il s'agit d'éclairer de manière inventive, créative, dérangeante s'il le faut, les diverses francophonies et les jeux et enjeux qui se manifestent dans cet espace littéraire.

Être transculturel suggère, demande, exige d’approfondir d’abord sa propre culture pour pouvoir ensuite la transcender, la transposer, la transmettre aux différentes autres altérités.
Se créent alors des transvasements de valeurs les plus diverses, des transvalorisations, de part et d’autre des frontières des préjugés.
Ce qui permet de rencontrer l’Autre, sa différence acceptée, d'avoir le droit devoir de dire Moi, c’est l’Autre et de créer la Paix.

C'est pourquoi Hédi Bouraoui, sur son site personnel, a placé en épigraphe un extrait de son livre Vers et envers : La Paix, c'est la véritable rencontre de l'autre dans sa vérité, c'est l'acceptation totale de la différence.
Site dont la page d'accueil réunit en son bandeau une monorème carthaginoise, un monument parisien et un monotype de feuille d'érable… Allez savoir pourquoi ?




La monorème carthaginoise : Hédi André Bouraoui naquit à Sfax en 1932, dans un quartier cosmopolite, issu d'ethnie berbère, targui, même peut-être, si l'on suit le regretté Jacques Arnold dans son interprétation de quelques allusions disséminées dans son œuvre.

Le monument français : il fit ses études secondaires dans le Gers, puis les universitaires à Bordeaux et à Toulouse.
C'est en France qu'il enseigna tout d'abord. Il revendique le français comme langue maternelle.

Le monotype de feuille d'érable : après un séjour aux États-Unis d'Amérique il se fixa –si j'ose dire à propos de ce nomade militant… - à l'Université York de Toronto, Ontario, Canada, comme titulaire de la chaire de littérature comparée puis directeur du Département d'Études Françaises.

Il s'agit bien de l'Université York, pas de confusion avec une autre métropole : cette université, la troisième du Canada par la taille et la notoriété, naquit vers 1960 et prit, pour affirmer ses racines, le nom que porta la ville de Toronto de 1793 à 1834.
La devise de l'université d'York est la phrase latine, concise et ambitieuse Tentanda Via, ou , en français moderne, le chemin doit être tenté, et non la tendance est viable…encore que…

Hédi Bouraoui, qui en est un des pères fondateurs, y demeure depuis 2005 comme écrivain en résidence « à vie ».
Il habite donc à Toronto… mais aussi à Paris, et dit lui-même qu'il se sent chez lui de la même façon dans l'une et l'autre des deux capitales.
Il maîtrise tout naturellement le français, qu'il contribue à enrichir, l'italien, l'anglais des Amériques, et connaît peut-être d'autres langages. Demandez-lui…



Un colloque sur cet organisateur de colloques est organisé en Sorbonne les 25 et 26 mai prochains, sur le thème : identité plurielle et émigressence dans l'œuvre d'Hédi Bouraoui.

Émigressence, qu'est-ce à dire ?

Dans l’émigressence, il y a l’idée d’émigration, de migration et d’émotion, de l’essence même de l’être, de sa naissance à l'existence et de sa croissance incandescente.
Et cela va plus loin.
J’émigre par la parole en celui qui me parle, dit Hédi Bouraoui, de même qu’il émigre en moi par sa parole, en un double mouvement, ce qui crée un émigréchange qui nous place au même niveau d’humanité, et recèle et révèle chez tous les deux un éveil, une naissance.
C’est une façon de ne pas considérer l’autre, l’étranger, comme un inférieur qu'il faut au mieux assimiler, au pire isoler, et donc d’éviter les disparitions comme les ghettos.


Émigressence est un exemple de ce qu'Hédi Bouraoui entend par mot-concept.

Pour lui, les mots-concepts sont des néologismes qui débordent les néologismes. Pas plus que la néologie ne fait faire l'économie de la définition, le mot-concept ne fait faire celle de l'idéation.
Au contraire.
Le mot-concept agglutine tout en les laissant indentifiables deux ou trois mots qu’habituellement on ne lie guère, pour en faire surgir un nouveau au sens plus vaste.
Cette signification neuve ne résulte pas d'un traficotage un peu gratuit qui enjoliverait le vocabulaire.
Elle induit un trafic, une circulation d'idées qui induit à son tour une manière rénovée de voir le monde, une philosophie de refondation de l'idée par la parole.
Pur travail de poète…
Tels sont émigressence, donc, puis aussi amourire, créaculture, et tant d'autres…



Dans l’amourire, il y a l’âme, l'amour, la mort, le rire, et alors la vie qui frétille partout. L’amour, indissolublement lié à la mort, elle-même indissolublement liée à la vie, indissolublement liée au rire, cette énergie qui nous fait tenir debout.
Un tout qui fait que la vie vaut d’être vécue, aimée, prise à bras-le-corps, qu’alors elle a un autre goût, celui du risque permanent, qui nous donne la force de repousser nos limites et de voir grand, toujours plus grand, toujours plus vaste.

La créaculture évoque, invoque, provoque la culture en croissance, celle qui se crée tous les jours, qui se forge à chaud entre l’individu qui résiste et le milieu qui transforme.
Créaculture est à créateur comme agriculture à agriculteur : à la fois méthode, raison d'être et lieu d'épanouissement d'une vie organique, organisée, organisante.




Hédi Bouraoui fut en septembre 1989 la figure de proue du numéro 23 de la revue littéraire francophone Jointure.
Revue qui avait rendu compte en 1986 de la parution de son recueil bilingue, illustré et mondialisé avant l'heure, Echosmos.
Revue à la quelle il collabora ensuite en présentant début 1991 une Chronique Ontarienne, rendant compte d'une fête de la poésie québécoise organisée en Ontario par la revue LittéRéalité – encore un mot-concept, peut-être ? – dont il est un des animateurs.
Cette information n'a pas d'autre but que de donner exemple de la manière dont Hédi Bouraoui vit au quotidien son intégration dans la fraternité des poètes francophones, dont il est à la fois maillon actif, théoricien engagé et praticien émérite.



Enseignant, critique, poète, écrivain, français, tunisien, canadien, universitaire, ce sont là toutes les facettes qui donnent un charme indéfinissable à cet humain qui n’accepte de vivre qu’à la hauteur de ses limites, qu’il place haut en raison d’une rigueur intellectuelle rare, déformation professorale, confie-t-il.

Il veut être un modèle capable de donner un point de vue pour faire naître celui de l’autre, sans asséner de vérité toute faite, seul processus porteur de création par tous et pour tous.
Un homme qui tire son énergie du travail, qui dit qu’il sent qu’il a quelque chose à dire et qui veut le dire, pour qui l’âge compte peu.
Son œuvre, plus de quarante ouvrages, est une exploration mise en mots qui remplit toute une vie. Enfin pas tout à fait. Il lui reste à écouter, dire et écrire….

Son seul regret – plût au ciel qu'il ne soit que raisonnablement temporaire… – est de ne pas être un peu plus connu en France. Mais dans la liste des aventures qui ne cessent de se succéder pour lui, entre les livres, l’écriture, les traductions et les voyages, il peut aussi se transformer en rêve.

Et les rêves d’un poète font la révéalité, révèlent la réalité, revitalisent la littéraculture d'aujourd'hui et rendent vérité réalisable celle de demain.