rim beau, rime belle

Comment lit-on Rimbaud, quand on a dix-sept ans ?

Ce papier, sans ses liens hypertextuels, a été publié dans le numéro 6-7 de Les Cahiers de l'Alba, datés du second semestre 2005, numéro consacré et dédié à Rimbaud et sous-titré Comment, poètes d'aujourd'hui, voyons-nous l'aventure du Voyant et son mystère ? .

La découverte



C’est en 1953, tout frais certifié d’études primaires et breveté des collèges, qu’au lycée je découvris, en quelques jours, Rimbaud, l’architecture des internats d’état et les filles…

Les filles, j’en connaissais, certes, mais ayant été jusque-là cloîtré dans un univers pédagogique masculin, qu’il s’agisse d’enseignants, d’élèves ou de partenaires de jeux, j’en ignorais les spécificités mentales, affectives, comportementales et ressentais à leur égard la même méfiance émotive que face à une langue étrangère nouvelle, morte ou vive.

L’architecture des bâtiments de l’éducation nationale, consubstantielle à son fonctionnement hiérarchisé, inconfortable, monaco-carcérale, même si j’en avais expérimenté quelque préfiguration au Collège Albert de Mun, me fit regretter les humides espaces de liberté du bocage breton dont je venais de délaisser les joncs, les buses et les mousses…

Rimbaud, j’en avais appris l’existence en feuilletant l‘anthologie des poètes français contemporain de Georges.Walch, résidu des études secondaires littéraires de ma mère. Préfacée par Sully Prud’homme en personne, elle ne contenait rien qui eût pu choquer une jeune fille de la bourgeoisie versaillaise de 1935, même si ladite jeune fille avait prouvé à l’époque des tendances féministes et impertinentes caractérisées. Et j’avais subtilisé ce livre pour tromper l’ennui des récréations forcées de l’internat.

J’attaquai donc Rimbaud par…le sonnet des voyelles et le bateau ivre . Le premier texte me fit paradoxalement bien plus rêver que le second.

Certains mots de Voyelles –que je ne pouvais m’empêcher d’entendre comme le féminin pluriel de Voyou - évoquaient en moi des correspondances intimes, réveillaient des réalités de mon enfance encore proche, prêtes pour la résurgence :

Bateau ivre, lui, m’avait laissé l’impression d’un interminable et fastidieux voyage. J’en avais appris la première strophe par cœur, dans la perspective de garnir l’armoire à citations que mon professeur d’humanités de cinquième nous avait conseillé de remplir et ranger avec soin, en n’oubliant pas d’étiqueter les petites boîtes – cet homme faisait de la méthodologie sans la nommer…- . Plus tard, j’ai tenté de le récrire, mais ma barque sombra vite.

Bateau ivre m’a appris, en fait, que le poète pouvait impunément, et même en provoquant l’admiration des lettrés, pratiquer deux procédés rigoureusement interdits, sous peine de points en moins, voire d’ironique commentaires marginaux, à l’écolier qui, plume crachante et langue tirée, peine sur sa rédaction :
Il est vrai que j’avis eu les mêmes surprises, pour ce qui est du vocabulaire, en lisant le Château des Carpates, de Jules Verne, et d’autres de ses ouvrages. Mais Verne était pour moi un écrivain de science-fiction –mon point de vue s’est plus que nuancé depuis – et rien d’étonnant à ce qu’il utilisât des mots décalés ou rares comme on en trouve dans les traités scientifiques.

Paradoxalement, lors de ce premier contact, la vie de Rimbaud, bien que détaillée dans la notice de présentation, me laissa indifférent. Comparée à ce que j’avais vécu depuis ma naissance, exode y compris, elle n’avait à mes yeux rien de particulièrement remarquable, sinon les fugues dont j’avais fait l’économie, les miennes ayant été légalement organisées par ma famille dans l’intérêt de ma santé physique et, parait-il, morale. J’étais, comme lui au même âge, interne dans un collège, bon élève dans une section classique, je savais écrire en alexandrins sans trop d’erreurs de métrique…et je respectais mieux que lui, arrogante et innocente conviction, le vocabulaire et la syntaxe !

Pour continuer mes voyages en écriture , je délaissai alors Rimbaud au profit de Maurice Maeterlinck et de Charles Van Lerberghe.

Les retrouvailles


C’est lors de mon année de mathématiques élémentaires que nous renouâmes. L’un de mes camarades de classe possédait l’anthologie Les Poètes français, 1820-1920 de Charles-Marie Des Granges. Quand, bac en poche, nous nous quittâmes en fin d’année, il m’en fit cadeau avec une dédicace amicale.

Contrairement au Walch, un peu du genre à livrer le texte brut de décoffrage, le Des Granges se voulait pédagogiquement universitaire. Un vrai site internet avant la toile…Préambules, commentaire, illustrations, reproductions d’autographes, numérotation des lignes, notes de bas de page, renvois, bref un appareil critique qui m’a beaucoup marqué.

Je passais donc du temps à m’imprégner, à travers les trois textes sélectionnés, dont à nouveau Bateau Ivre et Voyelles, de cet étrange et enivrant mélange de rigueur et de délire qui préside à la composition de ces textes. Je tentais d’y retrouver des règles cachées, des lois implicites, des transformations verbales calquées sur les transformations géométriques : translation, rotation, homothétie, inversion. Je pressentais la possibilité d’un décalque des axiomes de la théorie des ensembles, qui venait d’entrer au programme de mathématiques de terminale, et me séduisait par la puissance de ses implications, la clarté de ses représentations, la simplicité de son vocabulaire, comparé à la complexité de celui des grammaires.

Comme Rimbaud y avait les deux Paul, Verlaine et Valéry, pour voisins, d’après et d’avant, je franchis le pas en tentant de trouver des correspondances multivoques entre leurs habitudes langagières et les émotions déclenchées en moi. Je trouvai que les textes de Rimbaud ici cités pouvaient être placés à l’intersection de la rigueur symbolisante de Valéry et de la fluidité allusive de Verlaine.

Plus tard, je découvris, ayant lu les œuvres poétiques complètes de chacun des trois, que les échantillons sur lesquels j’avais travaillé n’étaient pas assez représentatifs de chaque poète pour généraliser ma remarque, et je la tins pour fausse.
Plus tard encore, ayant travaillé dans des comités de lecture et effectué moi-même des choix anthologiques, j’en conclus que ce n’était pas ma remarque qui était erronée, mais la conclusion que j’en voulais tirer. L’anthologiste avait inconsciemment – ou non, d’ailleurs ? - fait sa sélection en y projetant sa propre vision du phénomène poétique, et avait construit avec sa logique interne un enchaînement qui lui était propre, et qu’il était possible de retrouver par une approche comparatiste, sans pouvoir pour autant l’attribuer aux auteurs eux-mêmes

L’approfondissement


C’est en novembre 1957 que, pour occuper agréablement le temps de l’étude obligatoire dont bénéficiaient, dans l’intérêt de leur scolarité, les taupins internes au Lycée Henri IV, j’achetai boulevard Saint-Michel les Œuvres d’Arthur Rimbaud, éditées au Mercure de France.

Mon idée était de préparer une édition critique, en généralisant le travail à la Des Granges, ayant constaté que diverses anthologies, littératures et même dictionnaires donnaient des informations parfois différentes sur tel ou tel texte, que des variantes étant attestées il convenait d’en étudier l’origine, la chronologie et la signification éventuelle.
De même il me semblait intéressant d’examiner dans quelle mesure la liaison entre Verlaine et Rimbaud avait laissé des traces, autres qu’épistolaires, dans leur œuvre même, sous forme d’échanges ou d’emprunts.

J’avais lu le travail d’ Henri Mondor, juste paru chez Gallimard, Rimbaud ou le génie impatient. Une telle somme de connaissances et de réflexions m’accablait tout en me stimulant. Je me disais aussi que si un médecin pouvait effectuer un travail d’analyse littéraire de cette ampleur, il n’était pas anormal non plus qu’un futur ingénieur puisse lui aussi manifester un intérêt actif pour un poète.
L’approche érudite de Mondor n’était pas dans mes moyens, faute de connaissances et de culture littéraire et historique suffisante. Mon projet était de partir des textes, librement accessibles, et de pratiquer une approche analytique et synthétique mettant en œuvre des procédés inspirés de l’algèbre linéaire, aboutissant à une présentation intrinsèque des invariants internes et des correspondances externes de l’œuvre.

J’ai commencé cette étude. Je l’ai délaissée au décours de la phase de lecture annotée préalable, pris par l’urgence existentielle d’échanges épistolaires avec une des jeunes filles découverte en même temps que Rimbaud, quatre ans plus tôt.
Ainsi que par la charge que représentait la mise en page d’un cours de mathématiques dicté à raison de seize heures par semaine par Émile Riche, un jeune agrégé aux méthodes innovantes, qui avait éliminé les livres de son enseignement et présentait oralement la totalité du contenu d’un programme aussi vaste qu’une encyclopédie.

Lorsque je découvris le Rimbaud de la Pléiade, je décidai qu’il était plus sage pour moi de continuer de conserver ce projet à l’état de projet.

Il m’en est resté quelques livres fatigués d’être lus et relus, et le goût pour l’alchimie du verbe, même si mon processus de transformation diffère de celui de Rimbaud.