Listes de diffusion et littérature grise
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Cette chronique a été rédigée à l'intention de Silamots, site conçu et animé par Laurence de Sainte-Maréville.
Site qui accueille aussi, entre autres, des chroniques de Pierre Bachy. Elle y est publiée sans son appareil critique et sans ses liens, qui n'étaient alors pas fixés dans leur forme actuelle. |
Listes,forums, et autres
Une liste de diffusion — ou liste de discussion [4] — est un système de textes, dont les caractéristiques principales sont :- l'enchaînement chronologique de contributions émanant des membres de la liste
- la diffusion périodique de ces contributions à ceux des membres qui en ont fait la demande
- la possibilité de consulter l'ensemble du corpus, réservé ou non aux membres inscrits
- la possibilité d'organiser les contributions par fils thématiques au sein d'une arborescence
- l'existence d'un enjeu commun déclaré, d'un centre d'intérêt affiché qui donne une spécificité à la liste
- des règles de gestion des textes en fonction de leur contenu, en particulier pour fixer le niveau de liberté des contributeurs, dans une gamme allant de l'ouverture sans contrôle à la spécification d'un émetteur unique, via divers degrés de modération, a priori ou a posteriori
- l'existence de membres ayant un statut particulier, dont un, le fondateur, ayant tout pouvoir pour agir sur les paramètres de fonctionnement, y compris celui de mettre fin au fonctionnement du système…
La plupart des listes affichent une structure graphique et suivent des procédures qui sont prédéfinies par un fournisseur de "pattern", qui vit des publicités que les messages supportent.
Vous savez tout cela et pouvez vous demander où j'en veux venir. J'y arrive. Encore un petit détour…
Quels types de textes sont mis en liste ?
- Certaines listes à vocation anthologique diffusent des textes prélevés dans des ouvrages existants.
- D'autres, créées pour augmenter la pénétration et l'influence d'un média, reprennent des textes déjà diffusés par ce média.
- D'autres encore, à vocation informative, sont en fait des bulletins plus ou moins périodiques consacrés à une ou plusieurs catégories d'événements.
Esquisse d'une typologie des échanges
De fait, la plupart des listes servent de support d'échange à leurs membres, qui y injectent à peu près quatre types de textes :- des correspondances semi-publiques, plus ou moins suivies, soit au sujet d'événements externes, soit plus souvent en réaction à d'autres correspondances ou à des textes des trois autres types ;
- des réflexions, sans destinataire particulier, soit sur des aspects spécifiques liés à la raison d'être de la liste, soit, de manière critique –laudative ou contestatrice- , à propos de tel ou tel texte du troisième ou, plus rarement, du quatrième type ;
- des œuvres originales, natives, le plus souvent de forme brève, publiées soit dans la perspective d'induire des évaluations du second type ou des échanges du premier type, soit tout simplement pour le plaisir de la publication, moyen d'exister comme auteur face à un public certes restreint mais avec lequel l'émetteur se sent plus ou moins en famille ;
- et parfois des tentatives, assez souvent avortées ou prématurément arrêtées, faute d'acceptation par les contributeurs d'un maître d'œuvre dont le rôle difficile est contesté car s'il guide il contraint aussi, de littérature interactive.
Si les textes du premier type ont souvent une valeur anecdotique, périssable, parfois si proche du message personnel qu'il est licite de se demander si un échange "point à point" n'eût pas été plus pertinent, une partie des textes du deuxième type et pratiquement tous les textes des troisième et quatrième type relèvent de la littérature grise.
Se griser de littérature ?
Grise…Pourquoi grise ?Parce que sa visibilité est moyenne, intermédiaire, sa définition floue, son destin incertain. Le concept de littérature grise a été dégagé pour caractériser, d'abord dans le monde des entreprises, puis maintenant dans celui des écrivains d'occasion, tous ces écrits qui n'ont pas le statut du livre, de la revue, du journal même, mais qui ont pour caractéristique :
- de répondre a priori aux mêmes règles de grammaire, de composition syntaxique et rhétorique, de mise en page que les textes de la littérature traditionnelle (celle qui s'édite noir sur blanc…)
- d'avoir un impact potentiel sur la réalité, soit symbolique (les tracts et les poèmes, les réflexions et les lettres ouvertes, les études de cas et les scripts de cédérom…), soit opératoire (les procédures et les normes, les lettres d'affaires et les actes judiciaires, les thèses universitaires et les rapports de stage…) aussi fort, voire plus fort, que n'en a la littérature officielle.
Mais, pour la littérature grise, par construction :
- point de diffusion autre que celle que lui assigne son propre circuit spécialisé,
- point de recensement en bibliothèque ni de conservation,
- point de notoriété hors le cercle restreint de ceux qui ont à en connaître,
- point, en bref, d'existence littéraire.
Selon la définition de l'AFNOR, [1] , il s'agit de tout document dactylographié ou imprimé, produit à l'intention d'un public restreint, en dehors des circuits commerciaux de l'édition et de la diffusion et en marge des dispositifs de contrôle bibliographiques. En particulier,ni dépôt légal ni tarification…
Et pourtant, cette littérature souterraine, qui mobilise chaque année des millions d'heures de travail d'écriture, est celle qui a au total le lectorat à la fois le plus éparpillé, le plus insaisissable et le plus nombreux. Sa qualité intrinsèque est en moyenne de même niveau que celle de la littérature tout-court, et certains de ses échantillons sont souvent, de plus, d'un niveau objectivement plus élevé.
A tel point que des institutions universitaires, telle que par exemple l'Université des Sciences et Technologie de Lille, avec son projet GriseMine , se préoccupent de recenser et numériser les constituants de la littérature grise dans leur domaine de préoccupation ou d'expertise. Le grey journal , d'origine cosmopolite, se donne pour devise publiez gris, ou mourrez...
L'École Nationale Supérieure des Sciences de l'Information et des Bibliothèques s'intéressait en 2001 à la valorisation de la littérature grise de la Région Rhône-Alpes. Autrement dit, la littérature grise sort de l'ombre [2] .
En matière de littérature grise, le problème ne semble pas être de la produire, mais de la récolter...
Pérégrinations du littérateur gris dans la logosphère
L'apparition du phénomène listes de diffusion vient modifier la donne, au même titre que l'éclosion des sites personnels ou collectifs et la floraison des blogs.Une partie de la littérature grise se construit des vitrines, et les liens que le réseau rend effectivement possibles établissent entre ces vitrines un flux de circulation qui permet la lente construction de magasins littéraires de dimensions planétaires, qui eux même peuvent progressivement se "syndiquer" en une confédération en perpétuelle évolution.
Nous voilà donc acteurs, metteurs en scène et écrivains d'une révolution littéraire. Non seulement le carnet intime — je pense avec émotion au Carnet Interdit…— quitte son écrin pour s'offrir sur écran, mais encore et surtout, grâce aux moteurs de recherche en particulier, la littérature grise retourne la situation et s'offre, avec des moyens pratiquement à la portée de tous (un ordinateur portable et un nom de domaine, ça coûte bien moins cher et c'est infiniment moins capricieux qu'un éditeur, non ?) un lectorat potentiel à faire rêver bien des distingués attributaires de prix littéraires.
Quelle est la responsabilité que nous confère ce nouveau potentiel de diffusion ? Saurons-nous survivre à ce pouvoir d'influence ? Quel usage ferons nous de ces nouveaux moyens de communication de l'écrit ? A nous d'expérimenter sans ivresse ni dégoût ce nouveau territoire, et d'éviter la tendance humaine à s'approprier, piller, polluer, à dévaster les plus riches plaines, stériliser les mers les plus fécondes, et bétonner les déserts les plus propices à la méditation sous les étoiles.
[1] voir à ce sujet : AFNOR (Tour Europe, cedex 7, 92049 Paris La Défense). Présentation des rapports . Recommandation aux auteurs, août 1991. Plaquette publiée avec le soutien du ministère de la recherche et de la technologie, délégation à l'information scientifique et technique (DIST)
[2]
Mais, telle la Lune dont la lumière cendrée nous remet en mémoire que
le terminateur ronge l'ombre des sables pulvérulents, la littérature
grise peut cycliquement retourner à l'ombre dont elle s'est dégagée.
SIGLE (System for information on grey literature in Europe) est une
base de données consacrée à la "littérature grise" dans les domaines
essentiellement scientifiques. Quoi que le terme de "littérature grise"
soit toujours difficile à définir, on peut considérer que SIGLE recense
essentiellement des thèses, des rapports scientifiques, des actes de
congrès, des études de marché, etc.
La base comprend environ 850.000 notices,. Les plus anciennes notices
remontent à 1980. Près de la moitié des notices proviennent de
bibliothèques britanniques, et 10 % seulement de France, par le biais
de l'
INIST essentiellement. Dans la base SIGLE, le signalement d'un
document n'est pas dissociable de sa fourniture : chaque notice
comprend l'indication de l'institution capable de fournir le document
ou, à défaut, d'en proposer une copie.
La dissolution de l’association EAGLE
[3], qui en assurait la coordination,
a entraîné l’arrêt de l’alimentation de la base SIGLE au 31 mars 2005.
Un Cd-ROM comprenant l’intégralité de la base sera disponible dans le
courant du 1er semestre 2005, mais il est difficile de dire si, sous
une forme ou sous une autre, SIGLE survivra – a fortiori renaîtra de
ses cendres.
Cette information veut relayer
l'avertissement donné par Yves Desrichard en Mai 2005 dans son Cours sur les outils collectifs des bibliothèques françaises et étrangères
[3] EAGLE - European Association for Grey Literature Exploitation La mission d’ EAGLE est de donner accès, de promouvoir l’utilisation de la littérature grise dans les pays européens.
[4]
Parfois
newsgroup ,
c'est à dire groupathème...On peut parler de groupes d'échange, de
polylogues, de forums ; le réseau du WWW est bien entendu une source
d'information très émissive sur ces entités
virtuelles.

