Sémantique du virage : être cépéisé...
De la possibilité d'un remplacement
Le CPE restera dans les mémoires, bien qu’acronyme désignant un objet juridique inexistant, un mot-drapeau symbolisant à la fois un échec du gouvernement, une rétractation sémantiquement déguisée en remplacement, et le signe fort d’une incapacité collective, méthodologique et psychologique, à poser et à résoudre un problème crucial [1] .
Comment faire marche arrière sans reculer, choir sans tomber, délaisser sans abandonner ? Les princes qui nous gouvernent viennent de nous donner une leçon de sémantique tactique, ou plus brièvement de sémantactique, que Valéry Giscard d’Estaing, né sous X en 1944, Immortel depuis le 11 décembre 2003, siégeant au fauteuil 16, auteur méconnu d’une Constitution Européenne controversée (Éditions européennes, 2004) et d’un roman oublié [2] , Le Passage, (Robert Laffont, 1994) et qui vient de conseiller à son ennemi de trente ans de sortir du bourbier, doit apprécier en connaisseur.
Le CPE n’est ni supprimé, ni abrogé ni retiré ni annulé ni...
Non.
Le CPE est remplacé.
Mille applications de ce principe nouveau viennent à l’esprit sans tarder ; en voilà déjà trois :
- Ne dites plus : Vous êtes viré de votre poste mais Vous êtes remplacé pour réaliser vos tâches...
- Ne dite plus : J’ai biffé ce mot, mais J’ai remplacé ce vocable...
- Ne dites plus : Il a retiré ses paroles, mais Il a remplacé ses déclarations...
Remarquons au passage que, dans la réthorique primoministérielle :
- avoir voulu édicter deux ans d’incertitude est toujours déclaré comme la recherche d’un bon équilibre entre précarité et souplesse,
- imposer par abus de droit législatif une solution sans avoir posé le problème aux partenaires impliqués demeure envisagé comme l’expression d’une attention chaleureuse mais hélas incomprise aux difficultés des salariés et surtout des sans-emploi.
De l'autre côté du tournant
Cette péripétie aura peut-être permis de lancer une réflexion méthodologique sur la construction concertée du changement. Espérons que la leçon porte, et imprègne les divers partenaires légitimement intéressés.
Mais en la matière, les bonnes méthodes sont bien connues, nous en trouvons de milliers de descriptions dans la littérature managériale, pédagogique, philosophique : pourquoi les membres, a priori compétents, d’un gouvernement majoritairement élu ont-ils oublié de les mettre en oeuvre ?
Pour ce qui est de l’évolution psychologique, qui donnerait une âme aux méthodes de travail concertatives, ou a minima allégerait la double contrainte qui tenaille les acteurs des réformes [3] ; c’est peut-être affaire d’éducation.
Ça va donc prendre du temps, et il est alors urgent de s’y mettre.
La substitution, à une mauvaise mesure curative, d’une extrapolation de mesures antérieurement connues comme uniquement palliatives ne résout en rien le problème essentiel : pourquoi l’emploi est-il une denrée rare ?
Et il n’en reste pas moins vrai qu’il va falloir abandonner l’idée que la vie professionnelle serait un large lac tranquille où la barque de l’emploi voguerait sans secousse dans les délices d’un printemps permanent.
Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Pour avoir, fort d’un diplôme d’études supérieures renforcé au cours de trente années par de nombreuses formations complémentaires :
- signé avec huit employeurs dans ma vie ;
- tenu chez le premier plus de six postes différents ;
- changé quatre fois de métier ;
- connu deux périodes de chômage ;
- fini, si j’ose dire, comme créateur d’une TPE de services.
La fracture sociale, en effet, ne brise pas seulement le lien entre prétendus riches et réputés pauvres, même si, aux deux extrémités de l’échelle des ressources, il y a certes quelques vrais riches et aussi, ce qui est bien pire, et même intolérable, d’authentiques pauvres.
Elle est aussi faille obscure entre les bien lotis pourvus d’emplois quasi inamovibles, même si peu rémunérés, quels que soient leurs engagements et résultats, et les malheureux perdants condamnés à ne quitter le radeau des petits travaux que pour embarquer en d’incertaines galères, quelles que soient leurs compétences et leur implication.
Deux utopies valent mieux qu'une
Je suggère deux utopies directrices à susurrer aux oreilles des représentants des travailleurs (le Medef est aussi un organe représentatif de travailleurs : il n’y a pas plus de patrons inactifs que de fonctionnaires paresseux ; les organisations de chômeurs aussi ont voix légitime au chapitre ; les ordres et structures de syndication des professions libérales de même) et à ceux du peuple (tiens, ce ne sont pas les mêmes ? comme c’est étrange...) :
égalité fraternelle
Le même contrat pour tous, quel que soit l’employeur, y compris les collectivités, car aujourd’hui certains sont tout de même irréversiblement moins mobiles et moins fragiles que d’autres.Autrement dit, alignement des critères de validité et des dispositions générales des contrats de travail sur les caractéristiques des autres contrats civils. En particulier, extirpation du concept de durée indéterminée, qui est un monstre sémantique.
égalité libertaire
Parité des partenaires de ce contrat unique, car la dichotomie patron/employé n’a guère de sens dans une économie où l’écrasante majorité des entreprises compte officiellement entre zéro et dix employés (comme si le patron ne s’employait pas lui-même...)
Autrement dit symétrisation accrue des obligations dans limite ce qu’il faut introduire pour rétablir la parité entre deux partenaires dissemblables en termes pouvoir mutuel effectif. Par exemple la secrétaire d’un patron de petite entreprise qui donne sa démission sans justification et s’en va sans coopérer à sa succession lui crée un préjudice certain que les pratiques actuelles ne prennent pas en compte.
Crédits :
Pour le scénario : merci au gouvernement actuel pour imagination politique verbale et son sens dramaturgique développé, servi par une distribution de premier plan.
Pour la citation : merci à Alphonse-Marie-Louis de Prat de Lamartine, homme d’État, ministre des Affaires Étrangères de la II° République, et poète lyrique néo-classique, Immortel depuis le 5 novembre 1829, siégeant au fauteuil 7, et dont Gustave Flaubert disait (mais qu’en savait-il ?) : Il n’a jamais pissé que de l’eau claire.
[2] Honte sur moi, je ne l'ai pas lu (le roman ; la constitution, elle, je l'avais lue ). Le titre serait épuisé chez l'éditeur, mais l'ouvrage dénichable d'occasion à 6,50 €.
- Ça va certainement faire mal avant de faire probablement du bien, et je ne veux pas être celui qui fait mal pour qu’un bien en sorte...
- Il va falloir ne pas abandonner en chemin, et je voudrais tant agir effectivement pour le plus grand bien du plus grand nombre.

