méthodologie, ou discours à propos des chemins de pensée...




Instandhaltung - La Leçon d'anatomie du docteur Nicolaes Tulp
Tableau de Rembrandt, revisitée par Francis Moreeuw.
[*]


L'anatomie est une technique d'exploration du corps animal, dont le but est d'en mieux comprendre la structure, l'organisation, la systémique. Le nom grec ἀνατομία-anatomia, provient  du verbe ἀνατέμνειν-anatemnein : couper vers le haut. Manifestement, la démarche est analytique. Une première tentative de synthèse a été tentée par le docteur Frankeinstein...

L'adaptation faite par Francis Moreeuw s'attache, telle que je la décode,  à disséquer la leçon de dissection en zoomant sur dix-huit gestes techniques. Tentative méthodologique ?

L’œuvre de Rembrand ici convoquée comme illustration apéritive  relève d'une mise en abyme d'une méthode : il montre méthodiquement divers aspect de l'enseignement méthodique d'une méthode de travail...

Le mot méthode, traduction quasi-translittérée de μέθοδος surgit chaque fois qu’il faut prouver :

  • soit sa capacité à engager une recherche,
  • soit sa confiance dans la validité d’une découverte.

L’homo methodicus sécurise. Si la méthode est bien un principe interne d’organisation en vue d’une fin donnée, alors point de méthode sans objet. De même, réciproquement, pas d’objet qui ne requière au moins une méthode identifiable.

La correspondance méthode <—> objet n’est pas, en dépit du symbole que je viens d'employer, biunivoque. De René Descartes à Gaston Bachelard, le concept de méthode a fait l’objet de réflexions... méthodiques.

Au commencement était la méthode

Dans toutes les formations que j’ai reçues, littéraire, scientifique, artistique, juridique, informatique, religieuse, symbolique,  la transmission des connaissances et des compétences passait par des méthodes.
Si certains enseignants les laissent implicites, à reconstituer, d’autres les révèlent pour mieux les transmettre en utilisant comme excipient, comme point d'application la connaissance ou la compétence transmise. La formation proposée dans les grandes écoles d'ingénieurs à la française relève de cette démarche. Tout ingénieur est un généraliste immédiatement opérationnel dans un compartiment technologique, et potentiellement capable d'exercer son art dans tout autre compartiment du savoir faire faire, même hors technologie.

Puis vint le temps de la méthodologie

Lorsque la méthode a les méthodes pour objet alors il est possible de parler de méthodologie. Produire, comparer, évaluer des méthodes relève de la méthodologie. La méthodologie propose des guides a priori pour programmer les recherches [3 ref] .Beaucoup de méthodes naissent de la modélisation d’un processus qui réussit ; encore que ces processus là qui échouent, et se trouvent de ce fait pragmatiquement mis de côté,  soient riches, à l'autopsie, d’enseignement méthodographiques [1] .

Méfiez-vous des imitations

La dévalorisation progressive des mots, par suremploi ou par recherche d’impact, n’a pas épargné le couple méthode - méthodologie. Le mot méthode en est venu à désigner le banal tour de main manuel et/ou mental, et alors méthodologie s’est souvent précipité dans l’espace sémantique ainsi libéré, avec une acception métonymique [2] .
Et très souvent qui lit en sous-titre méthodologie de l’étude doit simplement comprendre méthode de travail utilisée pour réaliser l'étude, ce qui n’est déjà pas si mal…

Edgar Nahoum, alias Edgar Morin, s'est modestement contenté du mot méthode , déterminé par l'article défini  la, pour titrer son œuvre princeps.

De nombreux consultants intitulent méthodologie un ensemble de considérations qui ne sont rien d'autre qu'une énumération, certes intéressante à lire, mais trompeuse quant à l'étiquette, des moyens qui seront utilisés pour accomplir la mission, pour tenir la promesse. Il est vrai que la création du ménage moyens & méthodes a ajouté à la confusion, ces deux concepts subissant les dégâts d'une union fusionnelle forcée.
Une liste de moyens n'est pas plus une méthode qu'un répertoire de méthodes ne constitue une méthodologie.
L'introduction, dans les enseignements scolaires, commencée par le supérieur mais dégoulinant lentement vers le secondaire, de la méthodologie comme matière spécifique (j'y ai travaillé par la bande lors de mes interventions au PNF de l'Éducation Nationale en 1989) a facilité la propagation de l'acception métonymique.

Si la méthodologie est une discipline mentale autonome, alors il existe une méthodologie de la méthodologie. Abyssale perspective, et cependant ô combien réaliste.


Une recherche via Google sur le mot méthode propose (aujourd'hui, 22 octobre 2007...) 72 MégaLiens ; sur le mot méthodologie, 12 ML.
La confusion est générale sur les sites consultés (méthode : par sondage…) ; j’en cite trois au hasard :
-Méthodologie : quelques conseils de méthode
-Méthodologie générale (comment travailler) : des conseils généraux d’organisation et de méthode
-Ce document décrit notre méthodologie interne pour la gestion de projets informatiques et Web : la méthode informatique et la méthode de développement d'un site.

Autrement dit, pour beaucoup de locuteurs, une méthodologie c'est

Je laisse donc au lecteur le soin de décider si les diverses contributions contenues dans cette section dédiée à la méthodologie relèvent de méthodes ou de méthodologie…



[*] texte

[1]J'introduis ici la méthodographie comme l'art de la recension comparative des méthodes. Le méthodographe est capable de décrire une méthode, c'est à dire un processus de production intelligente et économique d'objets ( objet est pris ici au sens le plus large, matériel ou mental). Cela ne le rend pas obligatoirement compétent pour imaginer ou enseigner des méthodes.

En revanche un méthodologue qui ne serait pas un peu méthodographe diminuerait ses chances de succès, en multipliant inutilement les méthodes : la pratique rend modeste. Une variante d'une méthode existante et éprouvée suffit souvent à satisfaire le besoin identifié.
Voir à ce sujet l'excellent ouvrage de SF de David Duncan, (1957, Ballantine books) : Occam's razor. Une traduction française a été publiée chez Denoël, collection présence du futur, n° 38.


[2] Cette métonymie est repose sur l'association processus—produit.
Seule l'association partie-totalité est à ma connaissance caractérisée par une métonymie spécialisée, la synecdote. Le couple processus—produit n'étant pas dans la relation partie—totalité ne peut donc être ainsi qualifiée.
Le développement, lié à l'approfondissement des principes de la qualité globale et leur application à divers champs de connaissance et d'action pourrait justifier la création d'un substantif spécifique pour nommer ce cas particulier de métonymie.

[3 ref] Edgar Morin, in La Méthode 3, la connaissance de la connaissance, Seuil, page 27