De la rétroaction des contre-pouvoirs
Pour résumer, le pouvoir, qu'il soit statutaire, d'influence ou même d'opportunité, est une des ressources dont dispose un système pour engendrer dans son environnement un changement conforme à son projet. Le système exerce son pouvoir…Ce pouvoir est évalué par l'environnement en référence à divers critères tels que par exemple la manière d'agir, la conformité au projet, le bénéfice pour l'environnement, le coût global pour le système et l'environnement.
Le système désire obtenir une évaluation positive. L'environnement désire tirer profit de l'action du système.
L'expérience montre qu'un système qui n'est pas régulé dérive, plus ou moins vite, et que le risque d'une évolution dite catastrophique est loin d'être faible. De fait, tout système est contrôlable, au sens de la régulation, par deux types de boucles retour :
- celles qui sont internes au système ; leur existence est facultative, en ce sens qu'elles n'existent que si les architectes du système les ont conçues et mises en place ;
- celles qui sont externes au système ; leur émergence est inéluctable, l'environnement rétroagissant quoi qu'il arrive sur le système du seul fait qu'il contient le système.
Un genre particulier de boucle retour est celui des contre-pouvoirs. Une image matérielle simple de contre-pouvoir est donné par les appareils qui referment les portes : ils contrarient le mouvement d'autant plus que l'effort d'ouverture est intense, et un équilibre s'instaure.
Quelques caractéristiques des contre-pouvoirs
Cet ensemble de normes fournit une définition pragmatique du concept de contre-pouvoir. Elles veulent permettre de décider si tel sous-système d'un système de pouvoir, ou tel système identifiable dans l'environnement de ce système, méritent la qualification de contre-pouvoir.Le premier est toutefois le plus important.
- Aucun contre-pouvoir n'a pour raison d'être de prendre le pouvoir.
- A un pouvoir peuvent être associés systémiquement plusieurs contre-pouvoirs
- Les contre-pouvoirs internes agissent indépendamment du pouvoir.
- Les contre-pouvoirs internes sont mis en place par le pouvoir.
- Un contre-pouvoir interne qui devient pouvoir parallèle doit être réformé.
- Les contre-pouvoirs externes peuvent viser à déplacer le pouvoir, mais pas à s'y substituer.
- Certains contre-pouvoirs externes peuvent être des alliés du pouvoir ou des opposants au pouvoir.
Critères d'efficacité des contre-pouvoir
L'ordre dans lequel ces caractéristiques sont énoncées n'est en rien image d'une priorité quelconque. Un contre-pouvoir a besoin de pouvoir accéder directement à des informations de première main sur le fonctionnement du système de pouvoir et sur l'état de l'environnement.Un contre-pouvoir qui n'a pas le choix de ses méthodes de travail, dans le cadre de l'éthique usuelle, ne peut fonctionner librement.
Un contre-pouvoir qui n'a pas le choix des points d'application de ses travaux ne peut fonctionner librement.
- Si un contre-pouvoir est constitué autour de personnes désignées par le système de pouvoir, il doit pouvoir s'adjoindre librement d'autres membres.
- Un contre-pouvoir à qui le pouvoir refuse la possibilité de rendre ses recommandations publiques perd son statut de contre-pouvoir.
- Aucun contre-pouvoir ne doit pouvoir agir directement sur la structure du système ou sur son mode de fonctionnement.
- Les produits de sortie d'un contre-pouvoir sont des avis argumentés ou des recommandations étayées, pas des décisions.
- Un contre-pouvoir interne doit pouvoir se déclarer incompétent s'il est sollicité par le système de pouvoir.
- Un contre-pouvoir interne doit pouvoir librement consulter un contre-pouvoir externe, considéré comme une des représentations de l'environnement.
Quelques applications pratiques
Définition et caractéristiques des contre-pouvoirs ont pour conséquence que, dans les divers domaines où ce concept a du sens, il permet d'en analyser et décoder partiellement le fonctionnement.
Domaine du politique
Un parti d'opposition n'est pas un contre-pouvoir, dans la mesure où sa perspective ultime demeure d'exercer autrement le pouvoir. La question se pose donc pour les partis qui n'en ont ni la vocation objective, ni la possibilité sociologique.Un syndicat, patronal ou ouvrier, qui s'inféode à un parti politique au pouvoir ou désireux de l'être, devient une courroie de transmission et perd son statut de contre-pouvoir.
Toute constitution démocratique se caractérise par l'existence proclamée de contre-pouvoirs internes et la garantie de leur indépendance.
La pratique dite de la séparation des pouvoirs conduit à distinguer au sein du système global de pouvoir plusieurs entités en situation de contre-pouvoir mutuel ; chacun de ces pouvoirs doit se doter à son propre niveau de contre-pouvoirs spécifiques.
Un contre pouvoir ne peut annuler une décision du système, et ce sans pour autant avoir le droit ni le devoir d'en suggérer une autre, que si le système n'a pas respecté ses propres procédures, autrement dit le contre-pouvoir est garant de la forme et des flux, pas du fond.
Domaine du confessionnel
Les Églises semblent avoir une sainte aversion pour les contre-pouvoirs. Le dogme stupéfiant de l'infaillibilité papale est une des manifestations extrêmes de cette aversion qui jouxte la perversion. Il se peut d'ailleurs qu'il porte en germe l'autodestruction progressive d'abord, puis cataclysmique ensuite de cette superstructure.Il est à regretter que trop souvent leurs institutions semblent considérer qu'il y aurait conflit de principe entre l'engagement d'obéissance et l'exercice systémique d'un contre-pouvoir. A noter que le processus de béatification, qui est un aspect plus que mineur des caractéristiques de fonctionnement de l'Église de Rome, semble faire exception, du fait le l'existence de l'avocat du diable. Encore que la terminologie trahisse une flagrante diabolisation des boucles de régulation...
Domaine de l'économique
La macroéconomie traditionnelle, consciente de la nécessité d'introduire des organes de régulation pour faire admettre aux esprits sceptiques le bien-fondé des diverses théories du marché, n'hésite pas à commettre une escroquerie mentale de belle envergure en attribuant aux décisions rationnelles du consommateur individuel, aggrégées par grandes composantes, un rôle de contre-pouvoir face au pouvoir des décisionnaires effectifs.Or de vrais contre-pouvoirs existent dans le domaine économique et social. Ils se constituent selon un processus associatif, et agissent avec succès dans de nombreux domaines comme la consommation, la sécurité du cadre de vie et des produits commercialisés, le fonctionnement du crédit.
Domaine de l'associatif
Au sein d'un groupe organisé, les statuts doivent (ce n'est une obligation légale, à ma connaissance, que pour les sociétés commerciales) prévoir et organiser l'existence de contre-pouvoirs. Et ce dans l'intérêt même du groupe, de sa pérennité, de sa capacité à définir et atteindre ses objectifs, à mobiliser ses membres et obtenir les ressources pour son action.Les difficultés rencontrées par beaucoup d'associations naissent de la faiblesse ou de l'absence de contre-pouvoirs autres que le contre-pouvoir externe qu'est l'assemblée générale prise en son ensemble. L'assemblée générale en effet est démunie sur deux plans:
- elle ne peut rétroagir de manière continue
- sa rétroaction est par construction de type oui/non
Toute formule associative gagne à se doter de contre-pouvoirs internes.
Remarques complémentaires
Le concept de contre-pouvoir demeure relativement flou. Les définitions des dictionnaires usuels sont simplistes, voire contradictoires. Les études les plus fouillées sur les contre-pouvoirs semblent être le fait :- de groupes libertaires, de mouvements anarcho-syndicalistes qui s'appliquent à montrer en particulier le risque engendré par les pseudo-contre-pouvoirs, émanations cachées du pouvoir, et la nécessité de résoudre l'apparente contradiction de l'action anarchiste non en supprimant tout pouvoir, mais en créant des associations systémiques [pouvoir + contre-pouvoir paritaire];
- de citoyens apartidaires s'interrogeant sur l'équilibre des pouvoirs, le concept de contre-pouvoir étant alors personnalisé par les pouvoirs transnationaux à vocation universelle et fonctionnement recto-verso [1]
- de mouvements antiglobalisation, tels qu' Attac, qui se posent quant à leur stratégie d'action la question : la mouvance doit-elle rechercher l’exercice du pouvoir, ou choisir de créer de puissants contre-pouvoirs capable de peser dans les décisions ?
L'application aux entités de contre-pouvoir de la théorie des systèmes, qui fonde la nécessité stabilisatrice du contre-pouvoir, induit une mise en abyme : considéré comme entité, un contre-pouvoir appelle son propre contre-pouvoir.
Les sources profondes de cette fiche, résurgence d'anciennes préoccupations, se situent dans une réflexion conduite en 1974 -1975 au sein de la section PSU de Chelles-Vaires (Seine et Marne), dont j'étais alors secrétaire. Je les ai résumées et mises au net dans mon cahier de bord l'été 1974. Au verso, un sémagramme à propos du concept d'autonomie, tracé en 1975 alors que je rédigeais, pour le compte de mon partenaire et pas encore ami R*** H***, une plaquette sur ce thème. Pour moi, il y avait - et il y a encore -un lien fort de circularité vertueuse entre les deux concepts.
[1]
J'entends par fonctionnement recto-verso un mode de travail commun à beaucoup d'institutions, même des plus honorables :
- le recto est la face brillante officielle ; image conforme aux attentes et à la vocation déclarée ; aspect fleur de coin pour les numismates...
- le verso est la face obscure officieuse ; dans les sous-terrains de l'édifice, ainsi que le décrit René-Victor Pilhes dans l'imprécateur , il s'en passe de ces choses !

