Des contraintes comme ressort de la créativité
Une idée très répandue est que les contraintes bloquent la créativité. La page blanche est pourtant un espace sans contraintes aucunes, et en la matière elle a la mauvaise réputation d'engendrer l'angoisse et de verrouiller l'écriture …tout comme le silence attentif enchaîne la parole.
La créativité individuelle, solitaire, n'est en rien l'objet de cet aide-mémoire. Il s'agit de créativité collective, quelque soit le fonctionnement pratique envisagé, du groupe de travail oral à la circulation de données écrites dans une opération de type Delphi.
Trois variables de fonctionnement.
L'activité d'un groupe, qu'il soit entièrement libre, ou piloté par un animateur-modérateur-faciliteur, ou structuré par une répartition minutieuse des rôles, peut être décrite avec trois paramètres :
- le fond : contenu des informations échangées, par oral, par écrit, gestuellement, des données d'entrée et des résultats obtenus. Le fond est le sens opératoire des informations manipulées. Il s'exprime à travers des concepts mis en relation.
Le fond est centré sur le produit du travail.
- la forme : les mots, signes et symboles qui expriment le contenu, lui donnent existence dans l'espace et la durée, les règles du jeu de l'échange, la répartition des rôles dans le groupe. La forme est directement observable, et semble en relation élastique avec le fond.
La forme est centrée sur les personnes qui travaillent.
- le flux : la manière dont le temps du groupe est structuré, les rituels dans leur ordre et leur durée, la vitesse avec laquelle la forme joue et le fond se constitue. Le flux s'exprime en termes d'emploi du temps, de rythme.
Le flux est centré sur le processus de travail.
En matière de créativité collective, l'idée générale est que:
- la non-directivité sur le fond n'apporte de résultats et ne libère, ne fait fonctionner l'imagination commune que si elle est soutenue par
-une directivité souple sur la forme et
-des contraintes fortes sur le flux.
Le processus ouverture-fermeture
L'observation de groupes de travail semble montrer que le processus générale de production d'idées utilisables, c'est à dire répondant à l'interrogation comment faire pour..? tient à peu près en cinq phases [1] :
-1-Choc…ou Déclenchement . Prise de conscience d'un besoin, d'une préoccupation, d'une divergence, d'une anomalie,etc. qui peut être d'ailleurs interne (nous réalisons que...) ou externe (quelqu'un attire notre attention sur...).
Le méthodologue est formulateur de question : "de quoi s'agit-il" ?
-2-Ouverture . Phase joyeuse et désordonnée où les suggestions fusent, foisonnent, flambent. Tout le monde a son apport, tout le monde a envie de s'exprimer dans la spontanéité. Il y a même de la chicaillerie, normal, puisque chacun est libre de ne pas être d'accord avec l'autre...
Le méthodologue est relanceur de débat et pourchasseur de censure. L'énergie vient essentiellement du dedans du groupe.
-3-Stabilisation . Il faut bien ranger tout ça, classer les matériaux, ouvrir des catégories, s'interroger sur le bien-fondé des arborescences, la pertinence des étiquettes, la capacité à en perdre le moins possible. D'ailleurs, la mise en ordre engendre souvent de nouvelles propositions.
Le méthodologue se fait taxinomiste. C'est déjà un peu moins enthousiasmant.
-4-Fermeture. Phase déprimante et un peu anxiogène. Car il va falloir trier, regrouper, et même éliminer pour concentrer le produit et lui donner à la fois vigueur et simplicité. Tailler dans le tissus, supprimer des apports. L'énergie est externe au groupe.
Le méthodologue se fait gardien de l'élagage, les contributeurs lui en veulent pour sons insistance à dire "plus bref", "allons à l'essentiel", "mettons ça de côté". Quelle que soit la procédure de fusion/sélection, les parents des mots abandonnés, des textes raccourcis, des idées mises au réfrigérateur pleurent une perte.
-5-Chic ! ou Condensation : Phase de formulation minutieuse du résultat de l'opération. Le texte tient enfin sur une page, l'idée centrale est dégagée de sa gangue, le slogan émerge des invocations : le mouvement peut être initialisé dans la meilleure direction.
Le méthodologue se fait communicateur.
Applications pratiques
Une tendance naturelle à laquelle nos induit la voix réflexe est de vouloir passer directement du choc au chic, et de produire des solutions type Athéna [2] . Dieu sait s'il est difficile de prendre le temps et la peine de dérouler les cinq phase du process dans l'ordre. Or l'expérience montre que faire l'impasse sur une des phases, c'est-à-dire ne pas faire respecter ce modèle de flux, conduit à l'échec.
La technique du brain-storming d'Alex Osborne était innovante dans la mesure où elle imposait que la séquence [ déclenchement +ouverture ] ait lieu avant les autres. Beaucoup de personnes, faute d'information, confondent brain-storming et séquence d'émission libre et démultipliée de mots support d'idées, au point ce confondre cette partie du processus avec le processus entier. Le brains-storming orthodoxe requiert les phases de stabilisation, de fermeture et de condensation, mais comme souvent elles sont confiées à des experts et non au groupe de recherche, elles se trouvent oubliées dans la description du flux.
Chaque phase appelle une contrainte de forme différente : produire des associations verbales ne se fait pas avec les mêmes consignes de travail que classer-hiérarchiser des données ou que sélectionner des propositions après s'être doté de critères de choix.
Conseils d'animation
-Affichez le déclencheur.
-Ouvrez avant de fermer ; l'animateur qui pose une question (déclenchement) et donne dans la foulée sa réponse ferme avant d'ouvrir…A la limite, dans un groupe ayant pour objectif la production d'une idée nouvelle, l'animateur a assez à faire à animer pour ne pas avoir à produire.
-Si vous avez ouvert lentement, prenez au moins autant de temps pour fermer.
-Ne pas perdre trop de données à l'ouverture implique un système de notes performant.
-Une pause en cours de stabilisation peut en améliorer la qualité en facilitant le vécu du changement de mode d'interaction : l'ouverture est sans débat, la stabilisation résulte de compromis et de négociations.
-Le résultat final es d'autant plus pertinent que l'ouverture a été large.
-Le résultat final sera d'autant mieux accepté que la fermeture aura été prudente.
[1] Cette approche doit beaucoup aux idées de Raphaël Benayoun, co-auteur de Le temps mode d'emploi. Elle a été systématisée pour servir de squelette à diverses formations, en particulier à des techniques de résolution de problème utilisant, dans le domaine de la forme, l'outil créaplan, variante de metaplan.
[2] Athéna, en grec attique Ἀθηνᾶ et en grec ionien Ἀθήνη jaillit toute armée du crâne de Jupiter, dont Héphaïstos soigna chirurgicalement un mal de tête d'un coup de hache.

