Idées volées et envol des idées


Genèse de la problématique

Au Lycée de Meaux, vers 1954, je me demandais d’où venaient les histoires drôles qui se chuchotaient, en « permanence », de table à table.
Etudiant, lecteur des rubriques de Jean Lacroix dans le Monde, et de quelques ouvrages de philosophie et sociologie, je m’interrogeais sur le cheminement des manières de voir : tous ces sages semblaient se citer les uns les autres et dérouler une longue chaîne de références entrelacées.
Les patronages attribués aux théorèmes et formules qui nourrirent ma culture de taupin à Henri IV courant 1958 (hommage à Bienaymé-Tchébychev, et autres Cailey-Sylvester…) me poussèrent dans un premier temps à visualiser le progrès des idées par un escalier illimité dont chaque marche serait dédiée à la statue d’un homme ou d’une femme célèbre –ou d’un couple- ; puis à me demander pourquoi il avait fallu les attendre, ces célébrités, pour formaliser des concepts par ailleurs aussi évidents, voire triviaux, à en croire les lumineuses démonstrations notre enthousiaste professeur, Emile Riche.
Ingénieur chez Westinghouse, et devenu par la force des choses vers 1967 titulaire de brevets dûment déposés, y compris aux USA –ce qui me valût d’aller à l’Ambassade jurer sur la Bible, en échange d’un dollar payé cash, que j’étais bien l’inventeur-, je me posais quelques questions sur la paternité réelle des idées –qu’il s’agisse de formules abstraites, de mécanismes technologiques ou de combinaisons de mots-.

Je me souviens avoir, dans les années 1974-1978, donc bien avant que les cercles de qualité aient eu leur moment de gloire, mis en place dans les entreprises où je travaillais des structures temporaires a-hiérarchiques, pudiquement nommées groupes d'étude, réunissant des collaborateurs de tous niveaux, pour analyser et améliorer les processus. Et je ne devais pas être le seul en Europe à manager ainsi…
Je me souviens avoir, à peu près au même moment, défini dans le détail les règles d’un jeu graphique de visualisation vivante des concepts, sous le nom de sémagramme, ignorant tout du Use your head de Tony Buzan, et bien avant que le mind-mapping n’envahisse nos congrès et nos écrans. Et je ne devais pas être le seul en Europe à réfléchir ainsi…D'autant plus que cela fait un nombre respectable de siècles que Raymond Lulle, avec son arbor scientiae, avait montré la voie.

Aujourd’hui, je m’interroge encore et toujours sur cette énigme :
d’où nous viennent les idées qui nous traversent la tête –le choix du verbe de cette locution usuelle semble indiquer une origine externe, suivie d’une rapide distanciation- et, même si nous les formulons, si nous en sommes émetteurs, présumés propriétaires, est-ce par droit d’invention ou par héritage ?

Attente personnelle

Si je me pose cette question c’est d’abord parce que, l’ayant formulée, je ne voudrais surtout pas m’en retrouver propriétaire contre mon gré. Il est vrai que rares semblent les questions (en mathématiques il arrive que l’on parle de conjectures ) dont on retrouve être le premier émetteur.

Ensuite et surtout, m’étant rendu compte dans mon activité d’écriture que l’alphabet, les mots, la syntaxe, les figures de style étant, par ordre croissant de degré de liberté, assujettis à d’inflexibles contraintes collectives, la capacité – ou la permission - d’avoir des idées se résume, se concentre sur les combinaisons de mots où elles se réalisent : le fond n’est-t-il que dans la forme ?

Pistes explorées

A travers les ateliers d’écriture poétique, j’ai tenté de tracer une frontière, dans le sable des phrases, entre les dunes de l’individuel et l’erg du collectif. Je ne l’ai pas vécue infranchissable.

Le travail en équipe, soit en laboratoire, soit en groupes de créativité, soit en consultance, m’a rendu encore plus sceptique quant au principe de paternité unique cher aux tenants de l’évaluation du mérite personnel.

Etat de la réponse

L’adhésion au principe de non-propriété affirmé sur ce site est une réaction un peu affective de ma part. Tout comme elle peut représenter un idéal pour les tenants de la non-brevetabilité des logiciels, et autres algorithmes mentaux. Reste à approfondir, et passer du refus intuitif de la monétarisation des idées au désir actif d’une mondialisation équitable des connaissances.

Il est possible que la théorie mémétique apporte des éléments de réponse à cette préoccupation. Toutefois, au-delà d’affirmations générales, et respectables, elle semble aujourd’hui se limiter à une suite de prises de position nées d’analogies séduisantes il est vrai – quel est le mème de la séduction conceptuelle ? - entre nature et culture – je simplifie à l’extrême - et auxquelles il manque, en l’état de mes connaissances, des fondements expérimentaux desquels discuter.
Toutefois, ces fondements expérimentaux sont à mon avis à rechercher avec diligence : le fait qu’ils soient encore peu nombreux, sujets à débat, est plus une perspective encourageante – il y a quelque chose à faire….- qu’un motif de scepticisme non scientifique.
Je signale ici une première piste, très partiellement explorée à la suite de la parution de l'ouvrage de Pascal JouxtelComment les systèmes pondent.

Quelle est votre idée, au vol, sur le vol des idées ? Me dire