Tanka de Haïkou
L'idée est de mélanger les plaisirs et les risques du forum, de l'atelier d'écriture poétique, et de la création collective, en usant d'une forme qui facilite l'échange sans pour autant affadir le fond.
Quelques rappels méthodologiques
Le haïkou est un poème de forme fixe d’origine extrême-orientale. Depuis une trentaine d’années,
cette manière d’écrire a été mondialisée. Quels sont les facteurs de sélection naturelle de schémas mentaux qui
expliquent cette prolifération ?
-probablement l’attrait pour l’exotisme (Japon) et l’ancienneté (XIIII ° siècle) ;
-plus certainement l’apparente facilité du procédé : une strophe de trois vers, de longueur 5, 7 et 5 syllabes, et
voilà le haïkou tourné : un poème de 17 syllabes, soit en français environ 50 à 70 lettres !
La production mondiale est intense, inégale [1], et toutefois donne à espérer. Que cette forme ancienne
puisse renaître et prospérer est d’autant plus prometteur que sa vulgarisation est bénéfique pour la culture populaire
tout autant que pour le perfectionnement des lettrés.
Quelques (vrais ?)critères de qualité méritent d’être ajoutés au fatidique 5-7-5, pont aux ânes du pseudo-haïkou, qui n'est guère qu'un critère de quantité fort subjectif, faute de définition commune des règles de la prosodie (à supposer que l'auteur du pseudo-haikou connaisse le concept de prosodie...).
-d’une part, le texte se doit d’être allusif quant à son point focal : ne pas nommer la chose dont
il est question, sous peine de lourdement claquer la porte du rêve ; au contraire, faire prestement le tour d’un centre
vide que ce mouvement va créer
-d’autre part, l’auteur se doit de prouver sa capacité à saisir l’instant fugitif, en se détachant de démontrer quoi
que ce soit pour se retenir à caresser l’évocation ;
-et enfin le matériau de base le plus noble n’est ni le concept, ni les valeurs, mais un objet deviné, une présence
suggérée, un spectacle ordinaire que l’exquise esquisse verbale va métamorphoser.
Le haïkou est donc une école d’ascèse joyeuse, de formulation efficace de l’essentiel.
Si cet art peut être pratiqué individuellement, il peut aussi, sans déformer sa propre tradition, être collectif. La forme du tanka s’y prête bien. Un tanka c’est en quelque sorte un haïkou allongé (en fait, historiquement, ce serait le contraire…) comportant deux sous-ensembles : un verset en 5-7-5 et un répons en 7-7. Ils sont selon les cas réunis ou accolés.
Comment tanker-tanguer ensemble ici ?
La proposition faite ici est de réaliser une suite de tanka, soit un(e) renga [2].
Deux règles sont
possibles :
-deux auteurs coopèrent, chacun posant une « pierre », c'est-à-dire un 5-7-5 pour l’un, un 7-7 pour l’autre ; si cette
démarche est celle du jeu de go [3], il y a probablement une bonne raison ;
-plusieurs auteurs s’y mettent, sans souci de protocole, mais en respectant l’alternance des deux formes
élémentaires.
Dans les deux cas, le lien par le sens est recherché : il s’agit d’encercler un thème, de le rendre progressivement
lumineux, consistant par la méthode des impressions successives, comme on construirait une image pixel par pixel
(toujours l’analogie avec les territoires du jeu de Go).
J’ai une petite préférence pour une des deux règles, mais j’attends, chers partenaires, vos réactions et suggestions
pour lancer le jeu.
Pour lancer la danse des pierres...le jeu de GO
En attendant, je vous propose quelques haïkou. Ce sont pas des tanka. Je les ai écrits précisément
pour m’imprégner du noble jeu de Go, de ses rituels et de ses règles. Celles et ceux d’entre vous qui les connaissent
pourront évaluer si :
-je les ai à peu près clairement restituées
-j’ai respecté de plus les règles énoncées plus haut comme étant des
critères de qualité pour l’écriture de haïkou. La difficulté, que je
suis conscient de n'avoir pas toujours surmontée, est pour moi que
l'énigme de la présentation d'un jeu dont le support est matériel ne
peut être facilement résolue en restant dans le domaine de l'allusion,
sauf à supposer le jeu connu du lecteur...
Dans ce qui suit, les parties de texte en italique sont à considérer comme ayant une valeur contextuelle, équivalant à une explication orale comme en donnerait le coryphée, ou bien l'auteur par le biais de ses didascalies.
Joueurs face à face,
Vent de terre, et vent de mer
Destins associés.
Un damier
Damier, champ d'étoiles,
Fin filet de fibres noires :
Courbe et droit s'y croisent.
Deux acteurs : les joueurs,les coups
D'ardoise et de nacre,
Pierres nées du choc des eaux,
Noir et blanc alternent.
Poser, ou passer,
Justes gestes agençant
Le décours du jeu.
Trois enjeux : la taille, les pertes, la forme
Enclore de murs
Les plus vastes jardins,pour
Posséder le monde !
Prudent architecte,
Qui ne perd aucune pierre,
Montant ses murailles.
Tracée sans défauts,
Chaque enceinte vue du ciel :
Une île parfaite.
Quatre phases : le jalonnement, les connexions, le nettoyage, le décompte
Jalons dispersés :
Le sage étend son pouvoir
Sur les plaines libres.
Lente construction :
Aux tours d'angle s'appuient
De souples frontières.
Echange ou reprise ,
Les domaines remembrés :
Le cadastre est clair.
Les comptes sont faits ;
Le jour engendre la nuit,
Les jeux, d'autres jeux.
Cinq motifs : Le gain, le faible écart, le couronnement, les disciples, l'éternité
Les sages s'affrontent ;
Ce désir d'être vainqueur,
Aurore et jeunesse.
Les sages s'ajustent :
Gagner d'un souffle léger,
Pétale sur l'eau ?
Le sage s'assoit
Au sommet du cercle d'or :
Solstice et splendeur...
Le sage s'élève
En père espéré porteur
D'un naissain de sages .
Le sage assagi,
Défait par un fils meilleur :
Enfin éternel !
Six règles :règle 1, règle 2, règle 3,règle 4, règle 5, règle 6
Diastole et systole,
Alternativement les
Joueurs coeur à coeur.
La pierre immobile,
Sentinelle d'un espace,
Ne bouge que morte.
La tombe scellée,
Pour une pierre nouvelle
Berceau interdit !
Machine sans fin
D'une éternelle balance ...
Fléau défendu .
La pierre posée :
Aux quatre points cardinaux,
Quatre ancres de vie.
Pierres jointoyées
Au même Orient s'enchaînent :
Est-ce vie ou mort ?
Pour vous remercier de m’avoir lu, je vous propose un lien avec une autre page de ce site, logée dans la section pédagogie, qui résume la communication que j’avais préparée pour un des Colloques de Cerisy 2003, sur le thème altérités de la poésie, sous la direction de Elke de Rijcke et Christophe Lamiot.
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[1] Et à franchement parler souvent mauvaise, trop de rédacteurs croyant qu’il suffit du 5-7-5 magique pour haicoudre un bijou.
[2] En apparence ce mot n’a pas de lien établi avec la…rengaine.
[3] Né à peu près dans le même espace-temps.

