La non-propriété est-ce le non-vol ?
Que Pierre-Joseph Proudhon me pardonne ce détournement. Sa
phrase, souvent mal comprise car isolée de son contexte, selon laquelle la propriété c’est le
vol
, tout comme celle d’ Elisée Reclus selon laquelle l’anarchie est la forme suprême de l’ordre,
peut, transposée au plan de l’idée, expliquer un arc en
ciel de comportements allant de la provocation la plus bestialement primaire à l‘incitation la plus humainement
subtile.
La relation de co-dépendance entre le texte écrit et l’auteur putatif varie avec les époques et les cultures. La
frénésie normative qui nourrit les juristes amenés à définir les règles de la propriété dite intellectuelle est, je
l’espère, à la fois locale (bien que là aussi la mauvaise mondialisation nous guette) et circonstancielle (bien que
l’expérience montre qu’il est plus difficile d’abroger un règlement – voie soustractive - que de le surperfectionner
face à ses propres imperfections –voie additive qui engendre un empilement de textes dont une forme analogique de
métamorphisme finit par rendre les couches inférieures impénétrables).
Coffre-fort sous alarme ou distribution gratuite sur les marchés
Les procès pour plagiat -certains d’entre eux semblent, sur pièces, justifiés -, les conflits entre auteurs et éditeurs, les frictions entre auteurs concurrents ne sont peut-être que la face apparente d’un conflit irrésoluble entre :- le désir de paternité exclusive, qui vise à coffrefortiser l’œuvre et à blinder les contrats de clauses protectionnistes se retournant potentiellement contre le créateur désigné
- et la volonté de
semer à tous vents
[1], tout en cherchant être identifié de suite et sans erreur à la fois au vent lui-même, au nom que les pèlerins lui donnent et aux brindilles qu’il accumule à l’angle des murs…
Verra-t-on une action en justice sur le thème "il m’a chouré mon pseudo" ou bien "il m'a tiré mon alias"?
La meilleure manière de protéger une œuvre intellectuelle, donc en particulier un texte contre le
pillage total ou partiel, intelligent ou stupide, délibéré ou involontaire, est à mon avis de la diffuser le plus
largement possible, par tous les moyens disponibles.
C’est là qu’Internet prend sans vergogne le relais des dépôts de manuscrits, des prépublications, des enregistrements
de récitals, des courriers datés même.
Pour en savoir plus…sur les formes légales de spoliation.
Le CALCRE, en plus de ses brochures d’information, met en ligne de judicieuses analyses de la flore envahissante des formules de contrats
d’édition.
En France (mais est-ce une restriction raisonnable pour un francophone, par exemple ?), le droit d’auteur est régi par
le code de la propriété
intellectuelle [2] du 1° juillet 1992, qui regroupe les lois relatives à ce thème.
Le droit d’auteur est, pour ce code, un édifice complexe assemblant deux concepts majeurs,
eux-mêmes subdivisés :
- le droit patrimonial (il se monnaye…), lui-même constitué de droits de reproduction, de représentation et de suite
- le droit moral (il serait, lui, inaliénable et incessible), lui-même réunissant les droits de divulgation, de respect de la paternité, de respect de l’œuvre et de repentir.
Renoncer à un droit pour mieux en profiter
Pour conclure, je citerai in extenso une déclaration de
Pierre
Lévy, en exergue de l’
article qu’il publie dans le n°5, mai 2001, de la revue Multitudes, sous le titre L'anneau d'or [3]: intelligence collective et propriété intellectuelle
La propriété intellectuelle est indispensable à la dynamique de l'intelligence collective parce qu'elle attire (ou laisse espérer) un flux monétaire sur les nouvelles idées, poussant ainsi à un élargissement continuel du cercle des idées disponibles. En revanche, à condition qu'elle soit volontaire, la renonciation à la propriété intellectuelle peut, dans certaines conditions favorisées par la cyberculture, ouvrir à des accélérations du processus créatif.
Ceci pour indiquer une piste de réflexion complémentaire : non seulement la renonciation au droit
de propriété ne répond pas par obligation à une conviction qui serait de nature caritative, ou née d’un désir de
justice purificatrice, mais elle peut aussi être à la source d’un accroissement collectif et individuel de
richesses.
Autrement dit, il y a du développement durable et
de l’économie solidaire dans l’air.
Les textes mis en ligne sur ce site, dans la mesure où, ne les attribuant pas à d’autres, j’en
assume la responsabilité, peuvent donc être librement repris et rediffusés, en l’état ou même modifiés, complétés,
recomposés, sous seule réserve de respecter le principe de traçabilité.
En particulier, sous l’angle du droit moral, je renonce au droit au respect de l’œuvre. Sinon, d’ailleurs, comment
encourager lectrice et lecteur à jouer les jeux présentés dans la section des propositions ?
Cette disposition est raisonnablement fondée sur la confiance, ayant mieux à faire que de traquer les contrefacteurs
endurcis [4]…
Je suis par ailleurs bien conscient que, dans la configuration d’ouverture de ce site, les secrets révélés n’ont pas une très grande valeur ajoutée. Par la suite, avec l’enrichissement des sections d’écriture grise, la donne (au sens strict de ce qui est donné ) sera modifiée.
[1] Non pas d’après le film de Pierre Kast, mais en référence à la légende de l’enluminure du Larousse
[3] Cette locution ne peut, sauf erreur, désigner la revue éponyme ( Revue de spiritualité conjugale crée par Henri Caffarel et publiée de 1945 à 1968 ; j’y eus mon premier contact avec le carré magique sator, présenté je pense par Jérôme Carcopino), revue à laquelle mes parents étaient abonnés dans les années 50. Je l’interprète donc comme désignant le cercle vertueux cher aux systémistes.
[4] Sans aller jusqu’à ce que gravait Buttercup sur les matrices de ses faux
billets de 3 dollars : la Loi récompense le contrefacteur
. Voir, dans la série des Lucky
Luke, Le magot des Dalton de Morris et Vicq,
page 4 strip 1.

