Christine Guilloux


textes fondateurs


Sommaire
alors, As you like it
De l'autre côté du miroir
Liberté
L'iliade et L'odyssée
LES NOURRITURES TERRESTRES
L'ÉCOLOGIE DES IMAGES
LETTRE À UN JEUNE POÈTE
ÉCRIRE
LE MAÎTRE IGNORANT
avant, A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
UN AVOCAT GÉNÉRAL S'EST ÉCHAPPÉ
DÉCOUVERTES, LES SENTIERS DE LA CRÉATION
LE GRAND JAMAIS
LE TEMPS D'UN SOUPIR
ÉLOGE DE L'OMBRE
LA COMÉDIE HUMAINE
TERRE ET CIEL


Textes fondateurs. Ambition quelque peu démesurée que d’envisager certaines de ces lectures comme fondatrices. Plutôt que fondations, repères. Repères pour nommer, pour tenter de mettre en mots ce qui est là, s’expose, se joue, se contemple. Repères pour nommer l’innommable ?

Nommer et se repérer dans la forêt des vocables, des qualificatifs, des repères, des distinctions, des interprétations... Nommer l’innommable ? Transmettre l’expérience vécue de l’autre au travers de sa propre expérience ? Se conforter dans le miroir des textes, s’éblouir de cette communauté d’être, jaillir de ces beautés qui sont en l’autre, qui sont en soi ? Marelle pour monter au ciel.

Aussi les textes, les commentaires, les détours qui vous sont proposés ici sont, bien sûr, de belles invitations au voyage mais aussi un exposé contourné, dévié, distrait de ce que Christine Guilloux ne saurait vous présenter autrement qu’en conteuse d’histoires, en poète de l’instant, en pilote usant des vents...


Le propos ne sera ni chronologique, ni logique ou illogique d’ailleurs, ni thématique. Ni catalogue ni répertoire ni annuaire. Ni exhaustif ni panoramique ni compulsif. Il pourra peut-être paraître contradictoire, empli de manques, inachevé. Et c’est à vous, lecteur-auteur, d’y puiser à votre mesure et à votre démesure des lumières, des phares, des petites musiques, des forces et des énergies...

Christine Guilloux vous suggère de prendre le propos avec à propos, avec des pincettes et sous de multiples facettes. Pièces d’un puzzle en dimensions infinies. Morceaux choisis. Poussières d’étoiles.

Ordres et désordres. Marelle pour monter au ciel. Chasseur-cueilleur. Lecteur-auteur-compositeur-interprète. Comme il vous plaira.


Retour au sommaire de la page

alors,  as you like it ?

Commencer par planter le décor. Nous en sommes. Nous y sommes. Tous acteurs, tous auteurs- compositeurs-interprètes... Nous entrons, nous sortons au gré des saisons de la vie.

All the world is a stage,
And all the men and women merely players ;
They have their exits and their entrances,
And one man in his time plays many parts,
His age playing seven ages.

                                        Shakespeare



Retour au sommaire de la page

de l’autre côté du miroir


Le nom de la chanson, dit le cavalier, s’appelle : Yeux de morue.
- Ah, c’est donc là le nom de la chanson ? dit Alice, en essayant de prendre intérêt à ce qu’on lui disait.
- Non, vous ne comprenez pas, répliqua le cavalier, quelque peu contrarié. C’est ainsi que s’appelle le nom de la chanson. Son nom à elle – la chanson – en réalité, c’est : Le Très Vieil Homme.
- Alors j’eusse dû dire : c’est ainsi que s’appelle la chanson, rectifia Alice, se corrigeant elle-même.
- Pas du tout : c’est autre chose. La chanson s’appelle : Procédés et moyens ; mais c’est seulement ainsi qu’elle s’appelle, ce n’est pas la chanson elle-même, voyez-vous bien !
- Mais qu’est donc, alors, la chanson elle-même ? s’enquit, complètement éberluée, Alice.
- J’y arrive, dit le cavalier. La chanson elle-même ; à vrai dire, c’est Assis sur la barrière ; et l’air est de mon invention.


Lewis Carroll
Sur le fil du rasoir, ou dans un passe-muraille, de l’autre côté du miroir ou de la glace sans tain, les mots se contorsionnent, se rient d’eux-mêmes, se détournent et se déforment. « Ceci n’est pas une pipe » est écrit sur un tableau de Magritte.

Plus tard, et là il est question de succession, les mots vinrent à être montrés du doigt pour dire qu’ils ne sont pas la chose. La sémantique générale de Korsybski mit l’accent sur ces confusions du langage, ces impropriétés, ses déviances.


Retour au sommaire de la page

liberté

Mais avec ou avant les mots, dans le quotidien des traversées, des rythmes et des saisons, des fermetures et des ouvertures, aurait pu être proposé comme sujet de dissertation celui de la liberté. Il est tellement de déclinaisons possibles, tellement d'inclinaisons possibles à cette liberté que nous pouvons décider de clamer comme de construire quelqu'en soient les barrières, les limites, les barreaux...  Déclinaisons qui changent au gré des vents, des chaos et des saisons de la vie, quand les limites se déforment, se rapprochent ou s'éloignent, se sentent ou s'ignorent, font souffrir puis fabriquent des endorphines...

Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.


                        Paul Eluard
      

Retour au sommaire de la page

l’illiade et l'odyssée


Une liberté qui se trame dans le voyage sans heure, sans jour, sans nuit d’arrivée. Une liberté toute de patience figurée, toute de rencontres offertes dans la conception immaculée d’un temps non retranché...


Homère

Retour au sommaire de la page

les nourritures terrestres

Et là, tout est possible pour se nourrir au monde. Il suffit de s’ouvrir...

RONDE POUR ADORER CE QUE J'AI BRULE


Il y a des livres qu'on lit, assis sur une petite planchette
Devant un pupitre d'écolier.

Il y a des livres qu'on lit en marche
(Et c'est aussi à cause de leur format);
Tels sont pour les forêts, tels pour d'autres campagnes,
Et nobiscum rusticantur, dit Cicéron.
Il y en a que je lus en diligence;
D'autres couché au fond des greniers à foin.
Il y en a pour faire croire qu'on a une âme;
D'autres pour la désespérer.
Il y en a où l'on prouve l'existence de Dieu;
D'autres où l'on ne peut pas y arriver.
Il y en a que l'on se saurait admettre
Que dans les bibliothèques privées.
Il y en a qui ont reçu les éloges
De beaucoup de critiques autorisés.

Il y en a où il n'est question que d'apiculture
Et que certains trouvent un peu spéciaux;
D'autres où il est tellement question de la nature,
Qu'après ce n'est plus la peine de se promener.

Il y en a qui méprisent les sages hommes
Mais qui excitent les petits enfants.

Il y en a qu'on appelle des anthologies
Et où l'on a mis tout ce qu'on a dit de mieux sur n'importe quoi.
Il y en a qui voudrait vous faire aimer la vie;
D'autres après lesquels l'auteur s'est suicidé.
Il y en a qui sèment la haine
Et qui récoltent ce qu'ils ont semé.
Il y en a qui, lorsqu'on les lit, semblent luire,
Chargés d'extase, délicieux d'humilité.
Il y en a que l'on chérit comme des frères
Plus purs et qui ont vécu mieux que nous.
Il y en a dans d'extraordinaires écritures
Et qu'on ne comprend pas, même quand on les a beaucoup étudiées.

Nathanaël, quand aurons-nous brûlé tous les livres!

Il y en a qui ne valent pas quatre sous,
D'autres qui valent des prix considérables.
Il y en a qui parlent de rois et de reines,
Et d'autres, de très pauvres gens.

Il y en a dont les paroles sont plus douces
Que le bruit des feuilles à midi.
C'est un livre que mangea Jean à Patmos,
Comme un rat; mais moi j'aime mieux les framboises.
Ca lui a rempli d'amertume les entrailles
Et après il a eu beaucoup de visions.



                                 André Gide

Que mon livre t'enseigne à t'intéresser plus à toi qu'à lui-même, - puis à tout le reste plus qu'à toi.


Il suffit de s’intéresser à soi-même, de s’intéresser à tout le reste plus qu’à soi-même. Mais aussi s’ouvrir à un comment plutôt qu’à un pourquoi, penser les moyens de sa mise en route, de sa mise en mouvement, de sa mise en action.

Remplacer, chaque fois qu'il se peut, le "pourquoi ?" par le  "comment ?" c'est faire un grand pas vers la sagesse. Il subsiste malgré tout, entre les deux questions, un lien secret. Les mystiques ne s'inquiètent que de la première et la finalité seule leur importe; les naturalistes ne consentent qu'à la seconde; elle seule tend à une réponse pertinente, que l'étude de la Nature est toujours à même de fournir; elle seule permet quelque progrès. La recherche des causes "finales" c'est la prétention de placer la charrue avant les bœufs.

                                            André Gide, 29 juillet 1934, Journal

Retour au sommaire de la page

l'écologie des images

S’ouvrir toujours sans fermer le regard, multiplier les perspectives, les angles d’approche. La production artistique, image ou mot, sculpture ou musique, ne vise aucune interprétation, vise toutes les interprétations... A nous d'accepter notre rôle d'auteur dans cette rencontre interactive, dans cette communication où l'esprit conscient et l'esprit inconscient s'entremêlent sans effort et sans avoir besoin de savoir l'intention supposée, les commentaires tenus,  les décryptages possibles, les raisons projetées, les filtres utilisés... A nous de nous laisser être dans cette nouvelle composition...

Est-il vraiment si important de savoir ce que l'oeuvre d'art signifiait pour l'artiste? Cela compte évidemment dans le cas - et seulement dans le cas - où l'on suppose que ce sens psychologique, personnel, intime, du tableau est le seul à être vrai, à être juste, et que c'est donc celui-ci que le tableau communique, sinon à la conscience, du moins à l'inconscient du spectateur.

                                                                           Ernest Gombrich


Retour au sommaire de la page

lettre à un jeune poète

S'engager toujours et d'abord à être soi-même, dans son essence, et dans ses essentiels, quelles que soient les intempéries et bourrasques du dehors.... Etre soi-même et à soi-même...

Lisez le moins possible d'ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l'esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d'habiles jeux verbaux ; un jour, une opinion y fait loi, un autre jour c'est l'opinion contraire. Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours raison à votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes-rendus, ces introductions. Eussiez-vous même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance. (...) Portez jusqu'au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l'obscur, dans l'inexprimable, dans l'inconscient, ces régions fermées à l'entendement. (...) Le temps, ici, n'est pas une mesure. Un an ne compte pas : dix ans ne sont rien. Être artiste, c'est ne pas compter, c'est croître comme l'arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l'été ne puisse pas venir. (...)

Rainer Maria Rilke


Images et mots sont d’abord en vibrations, en échos, en résonances, en affinités électives avec nos sensations, nos sentiments, nos divagations, nos pensées qui passent... 

Je suis retourné au Salon d’automne, ce matin. Vous savez combien je trouve toujours les gens qui se promènent dans une exposition plus intéressants que les tableaux. C’est vrai aussi de ce Salon d’automne – à l’exception de la salle Cézanne. Là, toute la réalité est avec lui, dans ce bleu épais et ouaté qui est le sien, dans ses rouges et ses verts sans ombre et le noir rougeâtre des bouteilles de vin. Quelle humilité ont les objets qu’il peint. Les pommes sont toutes des pommes à cuire et les bouteilles de vin seraient à leur place dans de vieilles poches déformées. (...) Et je voulais vous raconter tout cela ; c’est tellement lié à beaucoup de ce qui nous concerne et à nous-mêmes en cent endroits.

                                 Rainer Maria Rilke, lettre à sa femme, 1907

Retour au sommaire de la page

écrire

S'ouvrir. S'ouvrir à soi-même et se laisser aller à être vaillamment soi-même, quelles que soient les appréciations.

Certains écrivains sont épouvantés. Ils ont peur d'écrire. Ce qui a joué dans mon cas, c'est peut-être que je n'ai jamais eu peur de cette peur-là. J'ai fait des livres incompréhensibles et ils ont été lus. Il y en a un que j'ai lu récemment, que je n'avais pas relu depuis trente ans, et que je trouve magnifiques.

                                                                          Marguerite Duras
Retour au sommaire de la page

le maître ignorant

S'ouvrir et oser, et décider d'utiliser son patrimoine de sens, dans tous les sens. Reconnaître la place de la volonté, de la prise de décision, de la mise en application et en action, de l'exercice et de l'expérimentation, de l'observation et de l'écoute...

"Je veux regarder et je vois. Je veux écouter et j'entends. Je veux tâter et mon bras s'étend, se promène à la surface des objets ou pénètre dans leur intérieur; ma main s'ouvre, se développe, se resserre, mes doigts s'écartent ou se rapprochent pour obéir à ma volonté. Dans cet acte de tâtonnement, je ne connais que ma volonté de tâtonner. Cette volonté n'est ni mon bras, ni ma main, ni mon cerveau, ni le tâtonnement. Cette volonté, c'est moi, c'est mon âme, c'est ma puissance, c'est ma faculté. Je sens cette volonté, elle est présente à moi, elle est moi-même; quant à la manière dont je suis obéi, je ne la sens pas, je ne la connais que par ses actes (...) Je considère l'idéification comme le tâtonnement. J'ai des sensations quand il me plaît, j'ordonne à mes sens de m'en apporter. J'ai des idées quand je veux, j'ordonne à mon intelligence d'en chercher, de tâtonner. La main et l'intelligence sont des esclaves dont chacun a ses attributions. L'homme est une volonté servie par l'intelligence."

J'ai des idées quand je veux.

                                            Jacotot, cité par Jacques Rancière


Cet ouvrage est bien davantage que cet extrait. Il narre l'expérience d'un enseignant qui apprend le français à des étudiants dont il ne connaît pas la langue. Etonnante expérience d'apprentissage.

Retour au sommaire de la page

avant,  à la recherche du temps perdu

Autre exemple d'ouverture et de libération de soi qui pourrait ramener à ce merveilleux passage de Proust dans La Recherche qui narre son coucher - en fait, son réveil dans les subtilités, les méandres de la douceur des sens.
L'écrivain de premier ordre est celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité intérieure, la vision de sa pensée, et sans se demander si ses mots plairont. Les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, nous ne sommes pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un musicien à employer un mi, un sol; quand nous écrivons nous devons considérer les mots comme de simples notes qui ne prendront de valeur que par la place que nous leur donnerons et par les rapports de raison et de sentiment que nous mettrons entre elles.

                                                                            Marcel Proust

Retour au sommaire de la page

un avocat général s'est échappé

Que pourrait bien faire ce texte, que peut bien faire ce texte dans cette chrestomathie? Il s'est égaré, il s'est échappé, il nous a échappé. Il dit simplement le faire, l'importance de l'action....
La difficulté a été, pour moi, de gérer une aspiration à plus de responsabilités tout en ne me laissant pas aller à cette frénésie qui entraîne à vouloir progresser sans en avoir ni les moyens ni la légitimité. Il y a des individus qui veulent être, et d'autres qui veulent faire. Mieux vaut faire: l'ambition authentique s'inscrit dans une action.

                                                                    Philippe Bilger

Retour au sommaire de la page

découvertes, les sentiers de la création

Et l'action, le faire n'est pas sans contemplation. Juste équilibre pour être simplement là dans cette perception sensorielle du monde et être pour transmettre cette sensibilité au monde.
Les mots doivent dire le silence, ils doivent dire la lumière. C'est pour cela, il me semble, que la technique poétique est similaire à la technique de la connaissance mystique qui demande de faire le vide au préalable, d'écarter les images, le sensible (images visuelles, auditives, tactiles, olfactives) pour retrouver à travers la nuit, au-delà de la nuit, par-delà les mots, la lumière et la parole premières.

                                                                            Eugène Ionesco

Retour au sommaire de la page

le grand jamais

Elsa navigue dans ces sentiers de la création, titre d'une collection chez Skira dans les années 1960-1970 où se commettront nombre d'auteurs à ma faveur. Après Le grand jamais, elle finira par y dire La mise en mots. Allers et retours entre la réalité et la fiction, entre l'histoire et la narration, entre l'ébauche et l'œuvre,  entre la maquette et le chef d'œuvre. Du bel ouvrage. Architectures en devenir.

Le roman ne se contente pas de courir parallèlement aux évènements; c'est un art-fiction, une réalité à venir.

Le roman n'est jamais qu'une maquette d'après laquelle il nous est proposé d'imaginer la même chose grandeur nature.


                                                                            Elsa Triolet


Retour au sommaire de la page

le temps d'un soupir

Les créations peuvent être bousculées, interrompues, inachevées. La pièce continue à se jouer. Passage de relai, transmissions avec et malgré les disparitions d'êtres chers. Connaître la bousculade, la surprise, la bourrasque, la consternation, le désespoir, la dévastation. Sortir de la mort, aller vers la vie et dans le sens de la vie. Apprendre à choisir la solitude et à la goûter, en composer des musiques...

Je ne me rappelle plus le jour où pour la première fois j'ai senti que tout n'était pas irrémédiablement perdu. Est-ce un sourire d'enfant qui m'a réveillée ou un signe de tristesse démasqué là où je ne voulais pas en voir ? Un sens de la responsabilité? Avais-je enfin épuisé le désespoir?

Peut-être me suis-je simplement prise au jeu de la vie. La vérité a tant de facettes qu'il m'est impossible de préciser comment j'ai repris pied. Un jour, je me suis aperçue que j'avais cessé de n'être qu'une façade. J'existais, je respirais.
Je voulais à nouveau agir sur les événements. Lentement, je me ressaisissais et je voyais ce qui restait de moi. C'est alors que j'ai commencé à ne plus subir la solitude, mais à me laisser apprivoiser par elle...


                                                                            Anne Philippe

Retour au sommaire de la page

éloge de l'ombre


... dès que l'on enlève le couvercle, un liquide contenu dans une céramique révèle sur-le-champ son corps et sa couleur. Le bol de laque au contraire, lorsque vous le découvrez, vous donne, jusqu'à ce que vous le portiez à la bouche, le plaisir de contempler dans ses profondeurs obscures un liquide dont la couleur se distingue à peine du contenant et qui stagne silencieux dans le fond. Impossible de discerner la nature de ce qui se trouve dans les ténèbres du bol, mais votre main perçoit une lente oscillation fluide, une légère exsudation qui recouvre les bords du bol vous apprend qu'une vapeur s'en dégage, et le parfum que véhicule cette vapeur vous offre un subtil avant-goût de la saveur du liquide avant même que vous vous en emplissiez votre bouche. Quelle jouissance dans cet instant, combien différente de ce que l'on éprouve devant une soupe présentée dans une assiette plate et blanchâtre de style occidental! Il est à peine exagéré d'affirmer qu'elle est de nature mystique, avec même un petit goût zennique.

Tanizaki Junichiro



Retour au sommaire de la page

la comédie humaine


Admettre une personne chez vous, c'est la supposer digne d'habiter votre sphère.

Honoré de Balzac


Retour au sommaire de la page

terre et ciel

Les gens libres n'ont jamais été appréciés des pouvoirs. Il n'y a qu'à observer la situation des nomades pour s'en convaincre. Et même en Europe aujourd'hui, il faut reconnaître que les gens du voyage, les Tsiganes, ne sont pas toujours reçus de la façon la plus généreuse. On n'aime pas la différence. Un nomade n'est pas contrôlable comme un sédentaire. Un homme qui parvient à la fois à échapper au fisc et au flic est très mal vu des ministères. Alors le pouvoir cherche à le sédentariser de gré ou de force, ou même parfois à le détruire. C'est pour cette raison que la population touareg de l'Afrique de l'Ouest a fait le choix d'entrer en dissidence contre le Mali et le Niger en réclamant une autonomie régionale. Pourquoi obliger des gens à se sédentariser, s'ils préfèrent conserver leur liberté traditionnelle de circulation?

Théodore Monod