Christine Guilloux


espèces d'espaces


Sommaire

Chambre à tous les étages, bistrots choisis à quelques coins de rue...
Du quartier Montparnasse, du carrefour Vavin
De l'époque des petites audaces, extensions de part et d'autre de l'Atlantique...
De l'époque des incubations, des hibernations, des chutes libres
Espaces à perte de vue
Textes où vagabonder...


Où vous trouverez les traces d'espaces de pause, de halte, de prise de distance et vous vagabonderez dans des textes comme

- Le Jeu de l'Enfance,
- La Séductrice,
- Espaces, Chemins et Routes.
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Chambre à tous les étages, bistrots choisis à quelques coins de rue...

Alors, un chapitre, une rubrique, une section, un étage qui sent le Perec des choses et des modes d'emploi? Alors un chapitre, un tremplin, un trempoline qui nargue les aventures littéraires de jeux de mots? Jeux de mots, d'absence de mots, de lettres ou d'intonations à l'Oulipo juste effleuré, objet d'une fascination qui pourrait prendre des tournures de phrases comme celles de vagabondages dans les librairies d'occasion de livres rares ou bradés ou de bibliothèques vidées. Jeux de mots et des mots de je, et des jeux de maux comme des maux de je. Jeux de mots et émaux pour chatoyer, briller, ébahir la vie.

Christine Guilloux, dans sa multitude et son appétit d'appréhender les choses de la vie, parfois sans avoir à se déplacer de l'espace d'une chambre ou d'une table de bistrot, s'impose ou se dépose à créer sans cesse des espaces dans les interstices, au-delà des apparences, au-delà de ce qui paraît s'afficher de prime abord à la surface du monde. - Lectures et écritures manuscrites et tapuscrites. - Mais il est tant et tant de surfaces, polies ou impolies, accessibles ou inaccessibles, au gré des vents, des humeurs, des souffrances, des absences comme des présences, des ouvertures à soi et aux autres.


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Du quartier Montparnasse, du carrefour Vavin


Il fut un temps où les dimanches se marchaient jusqu'à la Rodonte en le quartier Vavin, en face du Dôme, de La Modèle et de la Coupole, côte à côte avec le Cosmos. Univers tout en rondeurs où les banquettes étaient encore accueillantes pour des heures et des heures encore avec un café pour toute consommation. La Coupole commençait déjà à limiter ses espaces de café, ses espaces d'écrivains à la plume lente, allongée, persistante... Les tables à manger commençaient à prendre le haut du pavé. La terrasse, portion congrue, devenait le réduit laissé aux écrivaillons et aux touristes souhaitant goûter du lieu. La Rodonte gardait encore ses banquettes rouges et son atmosphère feutrée et salon où l'on cause. Thé pour s'éterniser. L'époque n'était pas encore à l'ordinateur portable. Ni aux téléphones portables d'ailleurs. Il était encore permis de fumer et d'enfumer les voisins.

Egalement il était des relents d'une autre époque, vous savez, ces époques antérieures que l'on qualifie d' "époques formidables" parce qu'il était encore des ardoises dans les bistrots, que les artistes payaient parfois, souvent en tableaux, que le vin était au compteur... Anaïs Nin et Henri Miller officiaient alors dans le quartier et fabriquaient leurs ouvrages, vaille que vaille, coûte que coûte, et l'escarcelle était bien percée. Impressions sur machines, sur presse, peut-être.

L'Académie de la Grande Chaumière, les boutiques de peintures pour artistes mais l'arrière-cours d'une insitution fréquentée par Christine Guilloux pour préparer le concours du TOEFL avec l'idée d'une admission dans une université américaine. Le test était plutôt de se prouver à soi-même de la capacité à se plonger dans ce monde de l'au-delà de l'Atlantique et d'y gesticuler avec plaisir, humour, pétillements et clins d'œil.  Il allait un jour être question d'audace sans le savoir. Une audace faite de curiosité, d'insouciance, de confiance.

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De l'époque des petites audaces... extensions de part et d'autres de l'Atlantique


Une audace, une confiance. Comme cette fois-là, où à l'arrivée à l'aéroport de Buffalo, ou de Toronto, elle se trompit de car ou de bus et atterit bien ailleurs en ville. Buffalo envisagé sous l'aspect de ces maisons mastodontes, XIXème, aux parquets cirés. Mansions. Christine dit son égarement et ne la voilà-t-elle pas à siroter quelque chose de pétillant, du coca-cola peut-être, en compagnie d'un groupe de joyeux lurons, quelque peu portés sur la marie-jeanne. Les lurons l'invitèrent à déjeuner pendant son congrès du CPSI mais auparavant, la conduire porte à porte en son campus de la State University College at Buffalo, New York. Là il était tellement d'espaces, tellement d'espaces où s'installer, des salons de type salles d'études, des salons d'étage ou d'immeubles, les chambres étant regroupées par trois et constituant des zones de turbulence commune. Les salons d'immeubles servaient alors de salles de musique ou de cabaret improvisées. Les Brésiliens savaient y faire avec casseroles, poubelles et autres objets à disposition. Là il y avaient tellement d'espaces comme la bibliothèque ouverte jusqu'à minuit, comme le bar officiel où les tables permettaient de sortir ses papiers et de craquer du texte alors que la musique pouvait se faire tonitruante et les participants un peu croustillants, voire émoustillés. Un jour, Christine s'entendit dire "Est-ce un lieu pour écrire?". Rires alors dans cette atmosphère où certains auraient peut-être préféré canaliser leurs espaces d'action, de contemplation, d'ivresses, de défoulement et dédier cet espace au mouvement, à l'ébriété, à la création d'états altérés de conscience... - Qui sait à des paradis artificiels? -
Mais tout lieu n'est-il pas propice aux semailles, au travail soutterain en sourdine, à la maturation et à l'incubation. 99% de transpiration, 1% d'inspiration. N'était-ce pas un lieu propice à la transpiration? Un lieu tout autant propice à la gestation et à la production d'idées?

Une audace, une confiance, comme ces opportunités saisies au vol en 1979 : se retrouver rapporteur de la Commission Pédagogique, puis du Colloque lui-même avec un Antoine Bastin, proche collaborateur d'un directeur des Etudes et Recherches d'une importante institution (lien avec le partenariat EDF). Annonnay comme lieu bon enfant de retrouvailles d'ingénieurs et de techniciens en recherche, en réflexion sur les avancées de la Culture Technique.  Peu importe si le début paraît petit. C'était un début pour d'autres aventures et d'autres voyages (lien).

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De l'époque des incubations, des hibernations, des chutes libres


Espaces temps, espaces physiques, espaces poétiques. Les perspectives sont multiples toujours. Parfois la durée s'impose pour dire combien la patience et l'impatience peuvent s'accoquiner et faire bon ménage. Les textes sont souvent diffusés longtemps après leur écriture. Et là, ce site web, à la fois pour le dire mais le transmettre, le communiquer... Car il fut également une époque, un espace où Christine Guilloux se mit à jouer son Rimbaud.

Jouer son Rimbaud. Comme si le jeu de go était remisé, comme si l'extension des territoires, aller là où l'autre n'est pas, n'était plus possible. L'encombrement était tel, trop qu'il en vint un à quoi bon produire de l'image si c'est pour la mettre en cartons à dessin ou la donner à qui l'accepte. Trop. Manque de place, manque d'espaces. Chute libre de la production comme des défenses immunitaires. Mais ça, Christine Guilloux ne le saura que vingt-ans après une maladie virale, non diagnostiquée. Chutes libres.

Découvrir Sedan, Mouson, le Château de Bazeilles et les bons restaurants. S'exposer aux spectacles du Festival de la Marionnette à Charleville-Mézières (lien). Se rapprocher des paletots aux poches crevées, ou au dormeur du val, aux deux trous au côté droit. Se rapprocher de Rimbaud, jouer son Rimbaud en Abyssinie. Consultante sur des territoires de France et de Navarre, un tantinet ailleurs, au Sud et au Nord.  Jouer son Rimbaud et s'empêcher de produire de l'image, se laisser, un peu, aller à produire du texte. Il y aura quelques ouvrages professionnels et des articles pour Préventique.

Et il y aura des ouvrages en sourdine, juste esquissés, d'autres qui s'ébaucheront et s'achèveront dans des années postérieures. Et il y aura des trésors vivants (lien) qui n'auront pas besoin d'être mis en images ou mis en mots. Et il y aura des pupitres d'architecte qui ouvriront l'ouvrage à la bonne page, des consoles qui inviteront à jouer sur le clavier la bonne note. Page du temps, note de l'instant.  Et il y aura des portes et des fenêtres qui diront l'espace et les espaces...

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Espaces à perte de vue


Jouer son Rimbaud et s'étendre, se perdre, s'oublier, communier dans les rouges et étoilés infinis du Sud-Ouest Américain dès et depuis les années 1988. L'aventure commença bien plus tôt avec une tente d'indien vers l'âge de 5-6 ans, puis un pied fut posé sur le territoire en 1978. Dix ans avant d'entreprendre le territoire, avant d'arpenter les déserts et chiner les peintures et les gravures rupestres. (lien avec Vestiges, octobre 2007, et lien avec photos) Plateaux à perte de vue, plateaux à déguster.

Les plateaux alors pupitres... Les plateaux alors offrande à de multiples écritures et de multiples images,  communion pour des révélations... lors de ces voyages au long cours, ces traversées de désert, l'été, où il est tellement de rencontres.... (lien avec Vagabondages)

Mais, auparavant, ou après, petits retours arrière. Pour nous permettre, vous permettre de  jouer de l'enfance et des espaces fondateurs. Et d'en jouer.


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Textes où vagabonder

Le jeu de l'enfance

Ce texte, écrit le 23 juin 1982,  est paru dans la revue Jointure, n°56, hiver 1997-98


Place était faite après les fastes du souper et les grogs étaient déjà pressentis. Autour de la table, se rangeaient l'oncle et la tante, leur fille et leur gendre et le petit-fils, le cousin de Paris et son fiston... plus le visiteur du soir... alors que la tempête, dehors, battait son plein. Chaises basculées, vaisselle écartée, précipitations, exclamations et soupirs... Silence. Le Nain jaune est installé. Les petits chevaux piétinent sur place. Les cartes sont battues, débattues, rebattues. Les jetons piaffent d'impatience, patinent, glissent et sautent de territoire en territoire. De la terre Adélie à l'île mystérieuse.

La neige était au rendez-vous et la brique rouge enrobée de papier kraft allait faire office de compagne de nuit. Lors que les fils se défaisaient, lors que les mandarines signifiaient la fin des piastres, des cils et des clins d'œil, des murmures et des colères, des accords et des controverses, des silences, des danses, des bagarres.  J'avais dix ans à peine... peut-être moins. Il était Noël et la fête était corrézienne. Et la fête était quotidienne. Pleins et déliés glacés et fondants, les gestes étaients lents, enlacés, penseurs et parcourus de brusques respirations, de soudaines altercations, de soupçonnées tricheries.

Les chaises paillées devenaient confortables, la cuisine sentait bon nos complicités et l'hiver nous gardaient bien au chaud.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.


Enjambons quelques cases. Le moniteur nous entretenait d'un récit où les montagnes accueillaient les enfants du Capitaine Grant, ou Fracasse... - je ne sais plus si les recéleurs se cachaient dans la grotte ou si le trésor avait trois mâts. Il était certainement question de voyages, de nuages, de mirages lors que la nuit nous avalait de sa tendre sollicitude.

La Suisse abritait notre chalet. Cinq, six ou huit assis en tailleur ou allongés sur le ventre, nous étions appelés colons. Toutes oreilles dehors, tous mots retenus, toutes images explorées. La révolution prenait figure de proue,  de port en port. Les escales étaient parfois si longues que nous nous accrochions à François par peur d'une fin de non-retour.

Le conte était une lueur de tous les instants et nous envoyer au lit nous ramenait à d'autres rêves. Il eût suffi de continuer l'aventure.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.


Arrêt sur image à Alençon avec l'oncle et la tante de Bretagne, et la voisine. Tierce. Les craquelins et le cidre sur la table de la cuisine et la journée se promet d'être longue. Dix de der. Atout cœure. Le cœur y était et l'encore était annoncé sur un mode fini. Lors que la cloche sonnait les heures et que le compte tours menaçait d'exploser. La cuisine au beurre et à la crème servait d'intermède et les bolées ponctuaient bien vite les déjeuners et les dîners. Maints cafés s'agrémentaient de calva. Et les cheveux se faisaient blancs. L'âge n'avait plus d'importance. Les routiers offraient une musique de fond, ignorée.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.


Passons à la case Paris.

Le feuilleton était à épisodes qui se suivaient le long des nuits sans que trêve se fasse. Les rois et les reines se croisaient dans les prisons de Nantes, à Montségur et en Sologne. Les troubadours profitaient des croisades pour chanter sérénades aux belles en hénin, aux Pénélope qui brodaient des tapisseries, aux "Suffragettes" qui défendaient les terres ancestrales. Le jeu en valait-il la chandelle?

A chaque coucher, le compteur était remis, presque à zéro, car les déviations étaient fréquentes et l'oubli parfois incitait à des remises en état de la séquence entamée. L'étape se devait de défiler dans les crans prévus à cet effet. La bobine souvent s'emballait et l'atterissage était forcé. J'adorais.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.


Sauter à la case "après-midi sous la pluie" en colonie de vacances. Et bondir. Bondir d'ennui et d'horreur. Les organisateurs ne savaient plus quoi inventer. Qui des gymcanas, des fêtes foraines, des jeux de piste, des jeux d'adresse où l'on gagne des sucettes ou je ne sais quelles sornettes. Babiole ignoble à lancer directement au panier. Il fallait bien nous occuper !

Lors qu'une monitrice, elle, s'amusait à jouer à la poupée. Nous étions les poupées. J'aimais tant les silences et les oublis, ou les contes dans la nuit ébahis. Et puis nos connivences une fois les feux éteints. A gorges déployées ou à mots couverts.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.

Fouiner dans les armoires. La case renferme des trésors soyeux, satinés et la visite se fait à pas de velours. Essayer le chapeau de la marraine. Lors que soudain l'orage gronde et qu'une amazone passe. La chambre embaumait des senteurs des draps fraîchement lavés et des effluves de tilleul lors que l'heure était celle de la prindière et que les silences étaient de mise. Brasser, lisser, couler, dans les tissus et s'y draper comme un jeune Werther figé sur un piton ou une George Sand engoncée dans des romances inénarrables.

Changer de chapeau, changer de tête, changer d'époque, changer de grenier. En solitaire, sur la pointe des pieds et en catimini. Même les souris n'en devaient rien savoir.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.


J'avais oublié les miroirs mais emmenons-les à Eyrein, dans la vieille tra-tra. Et faisons un tour de passe-passe... Voilà les musiciens, les comédiens, et les magiciens... Attention, attention ! Le rideau va s'ouvrir et le spectacle va commencer !

Attention, attention... Préparez vos tickets, vos yeux et vos oreilles... Le spectacle va commencer !

La troupe était composée des gamins du village et de la fille aux camions. La vieille tra-tra en était un que nous avions investi comme notre jardin secret. Et s'y déployaient nos délires, nos fougues, nos rêves et nos querelles. La réalité nous frôlait par des invectives incisives lors que nous n'étions pas aux rendez-vous des goûters et des soupers. Le rêve était vagabond. Nous étions compagnons. Baladins sous les lampions, les torches et les feux d'artifice. Entre les précipices.

Les étoiles scintillaient.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.


D'autant plus qu'il faut dessinner la marelle avant de sauter. D'un pied sur l'autre. Pousser le palet dans la cour de l'école, et même, lui suggérer des "houla-hop" autour des platanes. Les soubressauts étaient multiples lors que les chats et les souris déséquilibraient l'édifice.

La marelle était érigée en institution et la vie (et la ville) était réglée comme du papier à musique. Les mots ne changeaint guère mais les clés étaient toujours accessibles. Coincés dans la récréation, entre les escaliers et le préau.

Paris faisait piètre figure.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.


Construire sur trois pans avec des franges et des pompons et, dans un appartement ! une squaw fume le calumet de la paix et s'évapore dans une stridence d'harmonica.

Il faisait toujours beau sous la tente lors que le dixieland cotoyait les cowboys.

De la terre Adélie à l'île mystérieuse.


Et si l'envie vous tente, usez des dés et des plateaux, usez de temps et de bon temps. Faites vos jeux.

Ils en valent la chandelle.

23.06.1982


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La séductrice

Cet article est paru dans la revue Autrement, n°37, février 1982, numéro spécial "Informatique, Matin, Midi... et Soir!"


Main de fer dans un gant de velours, main de velours dans un gant de fer ?

Découvrir une chose, c'est la mettre à vif.
                                     Georges Braque
À pas de loup et à pas de géant, elle s'avança, se posa, se pâma. Et même y prit goût. D'abord imposante par la taille et par le volume, énorme même, elle attirait par sa présence tout en maintenant la distance. Elle attisait et bouillonnait sur place.

Qui était-elle ? Splendeur courtisée, splendeur courtisane des grosses entreprises ? Qui était-elle à investir des appartements royaux ? Qui était-elle à vouloir tout gérer, tout ordonner ? Qui était-elle à vouloir s'imposer comme système nerveux de l'entreprise ? À vouloir ce pouvoir ? À vouloir tout pouvoir ?

Qui était-elle à vouloir monopoliser et centraliser toutes les informations et n'en faire qu'à sa tête ? "Si vous ne rentrez pas vos données correctement, Messieurs, je ne marche pas !  Je vous refuse le droit à l'erreur." manifestait-elle alors par un arrêt de fonctionnement.

On l'appela informatique. On la baptisa d'une définition : "science du traitement rationnel, notamment par machines automatiques, de l'information considérée comme le support des connaissances humaines et des communications dans les domaines techniques économiques et sociaux."

Alors, main mise sur la gestion et l'organisation de l'entreprise ! Cela va sans dire.

Classer, mémoriser, stocker, archiver, restituer, reproduire, transmettre, distribuer, manipuler, transformer, calculer, créer, remodéliser... et ce, toutes les informations qu'on lui fit ingérer! Ainsi elle en voulait, et plus elle en voulait, plus on l'alimentait, plus on la gavait. Elle était insatiable. Son pouvoir alors s'étendit à d'autres continents.

La foule se pressait aux portes des colloques, des congrès et d'aucuns savaient bien qu'il y avait avec elle un richissime filon à exploiter. Ils n'avaient de cesse de lui trouver de nouveaux champs d'application, de nouvelles utilisations, de nouvelles machines. et au hard de répondre par du soft ! S'annonçaient alors d'autres décennies.

Mais revenons à ce temps où le mythe "presse-bouton" s'instaura. "Grâce à l'informatique, on va pouvoir... " Alors cette phrase magique fut de toutes les bouches. "On va passer en informatique." "On va s'informatiser. "  C'était un must, un passage obligé et même un besoin auquel il fallait instamment répondre . Elle devenait alors le remède à tous les maux. Mais elle perdit son innocence dans cette affaire. Quand un responsable était à trouver, elle passait au banc des accusés. L'erreur peut être aussi machinale, n'est-il pas ?

Et puis, ses hommes, ses courtisans et ses premiers adeptes,  se réservèrent des droits en créant un langage connu d'eux seuls. En créant des langages subtilement adaptés à tel ou tel type d'utilisation (C.O.B.O.L., F.O.R.T.R.A.N., A.P.L., A.D.A., B.A.S.I.C., ...) dont les déclinaisons et les parois furent alors nombreux (d'un matériel à l'autre, il faut connaître les secrets spécifiques même s'il s'agit du même langage) ! En s'isolant des autres hommes dans ses appartements à elle, pour n'être rien qu'avec elle. En se croyant promus au rang des dieux. Rien qu'avec elle. Avec Elle.

Des îles et parfois des châteaux-forts firent irruption dans les territoires d'entreprise. La cohabitation n'allait pas sans mal. Certains se rebellaient, et lorsqu'il y avait désordre, elle était la première en cause.

Aux préoccupations du dialogue homme-machine, s'ajouta alors celle d'un dialogue entre tous les hommes d'un même territoire. Mais cette préoccupation n'était pas prise en considération et certains veillaient à ce que les pouvoirs ne soient pas partagés.

Ce qui fit naître des peurs et suscita des réactions violentes : la machine menaçait de se substituer à l'homme ! Les armes étaient brandies, et de part et d'autre étaient rabattues. Les uns se disaient les détenteurs d'un savoir, les autres se disaient attaqués dans leur liberté. Les uns parlaient de soulager des tâches fastidieuses et répétitives, les autres pensaient qu'on leur ôtait le pain de la bouche.

Une révolution allait-elle la détrôner?

Pendant ce temps, son pouvoir s'étendait et elle accouchait de "tiques" ! Robotique, édumatique, bureautique, télématique, bêtatique... Ses champs d'application devinrent continents. De la conception assistée par ordinateur, de l'automatisation robotisée de chaînes de montage, de l'enseignement assisté par ordinateur, du traitement de textes sous toutes leurs coutures, de la gestion sur écran au télétravail, de l'information mise en banques de données et interpellée par des terminaux aux réseaux de transmission et d'interrogation à distance... La bêtatique se posa comme un point de ... mais nous reviendrons ultérieurement sur ce sujet.

À pas de loup et à pas de géant, elle s'avança, se posa, se pâma. Et même y prit goût. La révolution ne la détrôna pas. Simplement elle la remit un peu à sa place.

Les télés battaient leur plein et... les micro et les mini envahirent le paysage. La multiplication des pains. Il faut bien dire que tous ne virent pas les choses d'un même œil mais... Les coûts moindrent s'allièrent à la fascination exercée par ces petites bêtes, solvables et corvéables à merci, amenant l'information au foyer par l'interrogation de banques de données et par le décryptage de journaux électroniques. L'émerveillement fut grand et les media s'emparèrent du phénomène : elle était enfin accessible, à la portée de toutes les bouches, presque de toutes les bourses. Sa consommation fut quotidienne et ... - Non, ceci aurait constitué une version erronnée des faits ! - Par certains, elle fut avalée net  : elle assigna les mordus à leur écran, elle leur donna des moyens de communiquer non-verbaux. Elle les gela sur place parfois. Ce qui fit la une des journaux !

Le partage des pouvoirs ne fut pas si simple. N'était-il pas lancinant à l'époque de transmettre un message par satellite à son voisin de palier !!!


Aujourd'hui, les choses ont bien évolué ! Elle nous parle, nous lui parlons. Elle nous fredonne une chanson, nous lui signalons les fausses notes. Elle dessine nos fantasmes, nous lui renvoyons des baffes. Elle joue à perdre haleine au gendarme et au voleur, nous allumons nos lampes, nous lisons nos cartes, nous attrapons nos puces comme au bon vieux temps de ses saillies ! Elle est notre confident, notre miroir, notre alliée, notre âme. Elle a gardé des charmes insoupçonnés mais ravageurs.

Aujourdhui, ... mais un tel scénario serait-il improbable ? Où sont les limites ?

Aujourd'hui, matin derrière un bon bouquin et un oreiller, et matin derrière un clavier et un combiné téléphonique. Où sont les limites? Matin charnière entre deux perspectives. Ai-je l'impression de vivre un roman de science-fiction en écrivant ses lignes sur un clavier? Sur une console ? - le nom change, il s'agit pourtant du même objet. Où sont les limites ? Où franchit-on le pas d'aujourd'hui à demain ? De l'ordinaire à l'extraordinaire ?

L'informatique est-elle condamnée ? Condamnée à ne plus séduire bien sûr, condamnée à être remise en place ?

Outil, outil, outil...

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Espaces, chemins et routes

Ce texte est paru dans une version réduite dans la revue Pour, n°70, janvier-février 1980, numéro sur le thème "Habiter la campagne: Histoire, sociologie et prospective".

L'époque était à penser réseau, toile, prémisses de cet internet d'aujourd'hui. Annie Bloch oscillait du côté de Boulder, Colorado, et en explorait les tenants et aboutissants. Christine Guilloux vint alors s'y frotter, mais à l'été 1980, après ou avant son séjour de work-scholar à Esalen, et y cotoyer Allen Ginsberg. Annie Bloch résidait en co-location et Christine se surprit à donner, elle-aussi, dans l'enseignement de la poésie, de la fibre poétique. Les mines étaient reliées par des chemins de fer. Echos à ces espaces, chemins et routes qui habitent les univers de Christine Guilloux.

Vous ne trouverez hélas ci-dessous que la version réduite de ce texte, la version intégrale étant dans les limbes de quelque coin d'archives non encore mis à bas.



Filmer... la prise de vues au ralenti ou à l'accéléré... Moduler, et les arcs boutés et les déliés et les aplats du paysage vous seront terres ennemies, terres conquises, terres alliées. Terres jusqu'à leurs viscères.

Terres jusqu'à leurs plaies et à leurs courbures.

Défiler... les voies multiples, les itinéraires démultipliés.... l'espace appréhendé par ses artères et ses capillaires. Aller là où la vie fourmille. De toutes parts...

Se prendre au jeu de la vitesse, battre le temps, le défier. Autoroutes filantes. Virages dangereux. Se prendre au jeu de l'automobile, pions sur l'échiquier, tapis roulant, roller ball.

Se prendre au jeu... déjouer le temps, marcher... Les pas à pas dans les feuilles mortes, les fougères ; humer les arbres, les ruisseaux... Aller à la rencontre de l'indigène... Aller là où la vie fourmille... en catimini.... en bruits déployés...

Artères et capillaires en mouvances et en renaissances, tels sont chemins et routes. Chemins de fer et autoroutes.

AVANT

Des routes royales achevées par la Restauration aux routes départementales de la Monarchie de juillet. Des chemins dits de grande communication du Second Empire aux chemins de moyenne communication et aux "chemins vicinaux ordinaires" terminés pour l'essentiel par la Troisième République après la Première Guerre Mondiale. "Un réseau à filières multiples": favoriser l'économie, enrichir les échanges et surtout, pénétrer, intégrer et "jouer d'influences", éclairer la campagne.

Un réseau ferré élaboré en 1842... construire des lignes, dont les transversales... pour combler les grands vides.

Apports, transformations, mutations du paysage d'abord, de l'espace investi ensuite, de l'habitat et du monde rural enfin.

Passer de l'ère du portage à l'ère de la charrette, à l'ère du wagon de chemin de fer, à l'ère de l'automobile.

En 1990, la route se couvre, se revêt d'une couche dure. Les procédes de Mac Adam se généralisent petit à petit.... Le goudron ménage la poussière, la route se fait tapis... quand l'utomobile passe...

APRÈS

... Les moments successifs. Les moments parallèles. Les moments traversés. Volumes s'organisent, distances s'amenuisent. Et demain en spirale tourne au-dessus des réseaux. Réseaux sans filet, rails magnétiques, avions automobiles....

Se propulser, se catapulter d'ici, de là...

Les spectacles en différés, accélérations suspendues. Murs ou écrans érigés. Les spectacles en pieds sur la terre ferme, marches solides.

Supertechnicités où l'homme est absent. Simplicités où l'homme redécouvre les pas de ses aïeux. Volutes, spirales, danse...

Aller là où la vie fourmille....

Mathématiques et poétiques conciliées. Jeux d'abstrait et de concret. Les rêves sont dans les livres, sous le soleil....

Les pas sur la terre ferme demeurent.

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