Vincent Bouts,
éducateur, folkloriste et vielleux

C'est à Bazouges-La-Pérouse, à l'école du Gai Savoir, que je fis en octobre 1951 la connaissance de Vincent Bouts. Il revenait d'un voyage en scooter dans les pays du Nord de l'Europe, et cette chevauchée mythique lui donnait à mes yeux l'image inaltérable du grand frère qui connaît pour de vrai ce monde que nous, petits frères, nous ne connaissions que par les récits, les cartes, les romans...

Sa fonction dans l'école était particulière. Il nous enseignait ce qui n'était pas scolaire, enfin pas dans le programme au sens strict. Une des réalisations auxquelles il intéressa quelques uns d'entre nous fut une vielle en contre-plaqué. Fils de menuisier, habitué à voir dans l'atelier de Chelles d'autres emplois de ce matériau, cette emploi insolite d'un bois impur et dans mon esprit destiné à fabriquer des étagères ou des tiroirs me fascinait.
Il nous envoyait dans le poulailler, voire le potager, glaner des os bien lavés par les pluies où, une fois séchés, nous pouvions tailler les  sautraux à enter sur les tangentes....
Je n'ai appris qu'en 2002, suite à une confidence de Louis Bouts, qu'il avait écrit des poèmes et qu'une partie de son oeuvre avait été conservée. L'un d'entre eux, Automne , a été imprimé dans le numéro 78 de Jointure avec une brève notice explicative de ma part.

Les quatre poèmes qui suivent ont été choisis par son épouse, Danièle Demay, que je remercie d'avoir autorisé cette publication.
Ils ne pouvaient qu'intéresser un sculpteur d'eaux...

Golfe

Vent de ciel, vent de mer
Entre les pins j’entends
Je vois la mer qui va
Vent de ciel, vent de mer
Lequel est-il de l’autre ?

L’esprit affûté s’exerce à percevoir
Souffle des pins, souffle des vagues
Lequel est-il de l’autre ?
Bruit ou murmure, je ne sais
Ce que j’entends ni vois.

Je préfère confondre mes sens
Car du taillis, j’espère des bateaux.
Quand le navire rêve de prunelles
Souffle de pins, souffle de rien
Lequel est-il de l’autre ?

Dans un effort, je vois la barque blanche
Elle se balance
Et je voudrais jouir à son bord
Du mouvement limpide.

Pourtant à son niveau je rêverais
De l’immobile stature des pins
Dans le frémissement subtil des aiguilles
Et des pommes écartelées.

Vent de branches, vent d’automne
Le raisonnement crisse le sol sec.
Est-il gelant ou desséchant
Ce pays de vert et de bleu
Entretenu d’air frais et vif.
Dans l’hiver et dans l’été
Lequel tient-il de l’autre ?

Vent de terre, vent de mer
Griserie
Gris bleu, gris vert et vert de gris
Printemps, automne, grisaillerie
Ciel et vasière
Grisaille de toits gris
Mais l’entrée des maisons badigeonnée de blanc.

Le dernier sinagot

[1]
O ma carène abandonnée
Au creux de ma grève échouée
Tu viens boire aux sources imaginées
Sous mes ombrages de tendresse.

Rêves-tu d’autres départs
Chavirée sur mon sable chaud
Ton bois, de sel assoiffé
Ne peut supporter l’échouage.

Carcasse de chevilles et de cordes
Vaux-tu le bois dont je me chauffe
Quand bien même !
Je me brûle à ton bois mort.

Le flot désosse tes membrures
Une à une le jusant
Défait en moi les conjonctures
Qui firent de moi ton amant.

Et pourtant sur le sable lisse
Au fond troublé de mes ressacs
Je penserai que tes bois glissent
Imputresciblement dans le temps.

à jamais

Adieu ma jeunesse, faut-il donc ?
Adieu mon coeur châtié
Comme un langage faut-il donc
Ma syntaxe corriger ?

Soyez bannis mes poèmes
De corps et de coeur animés
Soyez bannis mes carêmes
De résolutions forlongés.

Adieu mes rêves, si j’avais su
Adieu mes soucis d’enfant
Espoirs nubiles si j’avais su
J’aurais été m’accomplissant.

Soyez regrettés mes regrets
Faits de pudeur transgressée
Soyez regrettés mes secrets
Je vous oublierai sans cesser.

Destin tu me gagnes trop tôt
Destin, j’aimerais que peut-être
Tu ne te montres pas trop tôt
Trop tard, te saurai gré d’être.

Soyez gentilles, destinées
Faites ma part moins laide
Voyez que je suis destiné
A mendier grâce de toutes aides.

écluses

Degrés d’eaux vives et rouillées
Par le vent d’automne effeuillées
Je vous ai franchis sur des passerelles
Qui me parleront d’elles.

L’onde sourd dans le bief
Comme un regret pervers
Au coeur du courage, dans mon fief
Pâlit le désenchantement vert.

Les lourds vantaux de chêne
Retenus dans leurs chaînes
Pourrissent inconscients du sort
De ceux qui se croient forts.

Marches royales d’eaux arrivées
De fort loin ! Vous qui savez aviver
De pourpre et d’or les ramures
Aux soleils vautrés dans la brume, je jure
Qu’en ces lieux de granit ajusté
J’ai pleuré.

Les voitures sur les ponts ricochent
Sous les paliers de mon escalier d’eau
Leurs cris comme un argument décochent
Mon esprit au creux des eaux.

La maison de l’éclusier vide
Qui fera passer ma gabarre ?
Le seuil entr’ouvert me guide
Pour tant de paix, adieu bagarre !

Et tandis que dans les cimaises
Pies et corneilles baillent d’aise
Les génisses douces jusqu’au ventre
Meuglent ; moi, je rentre.

A propos de Vincent Bouts

Vincent Bouts est né le 23 août 1929 à Louannec (Anv brezhonek Louaneg). Ancien élève du Gai Savoir de Geneviève et Michel Bouts à Neauphle-Le-Château -en même temps que Claude Rich-, il y revint à Bazouges-La-Pérouse, entre 1951 et 1954, en qualité d'éducateur et de professeur.

Comme il se retrouvait en Bretagne, son pays de prédilection, il s'intéressa à tout ce qui subsistait des coutumes et de la culture ancienne dans le pays, ce qui aboutit à la création des Câlins Fumeux (d'après le nom donné autrefois aux sabotiers et charbonniers de la très proche forêt de Villecartier), groupe d'animation socio-culturelle encore appelé Cercle Celtique.

Comme le relatent Xavier Aimé et Louis Bouts sur un site consacré à la vielle à roue ...ayant appris l'ébénisterie, notamment la mise en forme du bois, les procédés de collage, le vernis au tampon et la marqueterie - travaux de finition très délicats - il fut en mesure de restaurer des vielles anciennes, abîmées. Il fabriqua pour son oncle Michel Bouts une très jolie vielle plate [2]dont ce dernier aimait beaucoup se servir car elle avait une puissante sonorité, ce qui était un avantage pour sonner de la vielle en plein air.
Ceci lui permit de développer ses talents d'animateur et de découvrir un domaine de compétences où ses qualités pédagogiques et son charisme personnel allaient rayonner par la suite.
Il a assumé de 1960 à 1965 la responsabilité d'un Centre Médico-Psychologique qui accueillait 16 enfants de la D.D.A.S.S., à Suscinio en Sarzeau ; puis la Direction d'un Institut Médico-Pédagogique dans la région nantaise (Oeuvre des Papillons Blancs) de 1967 à 1974. Il fut aussi à l'origine de la création de l'Ecole d'Educateurs Spécialisés de Nantes ainsi que du Centre Nantais de Culture Celtique.

Selon des proches (en fait, deux des fondateurs… Jean-Louis Gossic, Jean Chocun, que je remercie ici chaleureusement pour ces informations) de Tri Yann an Naoned , il a soutenu le groupe dès son premier disque en 1972.
Il a aussi innové en :


Il s'est marié à Bazouges-La-Pérouse en 1956 avec Danièle Demay. Quatre enfants sont nés de cette union : Anne en 1957, Claire et Jérôme en 1960 et Damien en 1963. Il est mort d'une leucose aigüe, le 14 août 1974.

[2] J'avais appris au Gai Savoir l'existence de deux types de vielle à roue :

  • La vielle plate, ou vielle violon ; sa caisse de résonnance à en effet la forme de celle du violon, peut-être avec une table moins bombée. Celle qu'utilise Michel Bouts sur cette photo en est une plate.
  • La vielle ronde, ou vielle bateau ; sa caisse en effet ressemble à une coque de navire et sa technique de fabrication a peut-être des point communs avec celle des caisses de luth, dont elle semble "dériver".
A noter qu'il existe d'autre formes de caisses de vielles. Visiter ce musée en image de la vielle à roue, constitué par Ruprecht Niepold sur sons et couleurs, où figure aussi une présentation du travail d' Adelheid Niepold  sur la mémoire des pierres...à rapprocher de la vision du poète, esthète et gemmologue  Roger Caillois sur l'écriture des pierres.