Pascal Jouxtel,
expert en mémétique et écrivain

C'est le 4 février 2003 que j'ai rencontré Pascal Jouxtel . Nous nous sommes trouvé quelques points communs, dont entre autres une formation d'ingénieur de l'aéronautique, l'orientation vers la consultance, le goût de l'écriture, une tolérance active pour les démarches décapantes.

S'il ne m'a pas inoculé le contagionisme [1] , il a renforcé l'intuition que j'avais eue, à la fois comme consultant et comme poète, et que j'explicite au chapitre des préoccupations quand je m'interroge sur idées volées et envol des idées. Sommes nous les propriétaires de nos idées, ou bien une des demeures transitoires qu'elles ont choisi pour survivre ? La mémétique fournit une réponse...

En marge de son activité de chercheur et de vulgarisateur, Pascal Jouxtel utilise la forme poétique pour noter ses impressions, poser ses questions, dire ses réflexions.
J'ai, avec son accord, dont je le remercie, extrait de son recueil inédit L'Eau Froide les textes qui suivent.

L'après-midi

Elle t’a laissé seul dans sa chambre
L’inconnue rencontrée hier
Elle a sur ses étagères
Des poupées, des jouets d’enfant
Et de petits objets en porcelaine
Vous avez fait l’amour après déjeuner
Puis elle est partie au travail
Quelque part
Mais pas toi
Tu es vacant comme un éternel Dimanche
Les draps sont frais
C’est mardi
On entend les enfants à l’école
Par la fenêtre ouverte
Et “ Gymnopédie N°1 ”
de Satie
Interprété joliment par la voisine débutante
Tu te grattes le pli du coude
Les nuages occupent exactement la moitié du ciel
Le reste est bleu
Seras-tu là à son retour ?
Qui d’autre habite la maison ?

Le bain de soleil

A l’heure de s’enfoncer dans les gouffres charnels, il reste, ivre et sincère, dans un océan de clarté.

Comme il n’a rien à attendre, il s’attend lui-même, il se guette au coin de sa paupière, là où se courbe et se tapit le bord de notre champ.

La contemplation fait loi là où l’air trop brûlant, la lumière trop aveuglante tordent les attitudes, où les dimensions de l’être s’escaladent loin des miroirs.

Il sait par la peau qu’il faut aimer sans choisir.

Ses regards et ses mains dessinent des gestes à angle droit.

Pourquoi même regarder ? Toutes les perceptions doivent être retournées comme des gants. Les âmes sont en perpétuelle grimace.

En un rictus ses pommettes touchent presque ses sourcils, les dents sortent et se chauffent au soleil, les doigts sont prêts à dynamiter l’espace.

Détonations si suspendues qu’une mouche les fait vaciller comme des lustres.

Les fissures de l’univers se ressoudent lentement. Les insectes, sur les murs ensoleillés des anciens temples, se dissolvent en vapeurs.

Les corps s’épaississent, se crispent jusqu’à leur dévotion, respirant longuement une odeur d’huile qui réquisitionne les paysages les plus inhumains pour y accueillir la chair gonflée en une montagne.

Le sculpteur coiffé d’un chiffon s’accroupit au bas d’une muraille plane et brûlante et de douceur, presque palpitante, puis se colle contre elle, mastiquant des morceaux mordus de ses propres lèvres, écartant les bras, éloignant la main qui tenait le ciseau d’acier.

Au flanc des montagnes les routes s’ondulent en remerciements, pour annoncer la fin du voyage, et qu’elles désirent s’arc-bouter par-dessus les hauteurs.

Dans tous les lieux marqués du sceau de l’activité humaine, on se dresse pour apercevoir la mer, et noyer dans le plat de l’endormi scintillant les machines de l’obscurité.

Au Collège Royal, les poètes se tuent gaiement par douzaines.

Dans les cages de pluie, dans les cartons à repos, des couples tâtonnent longuement pour seringuer, se cherchent en vain sans se l’avouer, étouffent, puis finissent par tolérer les chaleurs de soleils artificiels, de petites dimensions, de courte durée.

Les premiers ors du soir le trouvèrent liquéfié, spongieux, sur la grève, inattentif aux cris et aux amours des oiseaux de mer, songeant avec tristesse, ou bien avec envie, oui, une odorante envie soudain de se parer soigneusement, dans l’art le plus élaboré des saints livres, allant jusqu’au fond des miroirs qu’il avait voulu détruire par goût de l’absence, jusqu’au bout des attitudes polies, puis de sortir gifler sur les terrasses les corps sucrés des filles de l’aristocratie locale.

Mais de partout, le pays au sol de marbre, damier sans pièces où glissait durement l’air, le chant des escaliers aux marches profondes, des flèches, des coupoles, des galeries à colonnades, des balcons, tout sembla le retenir, par les lambeaux de l’avenir qu’il avait cru plus tôt abandonner à ses vêtements.

Marchant et glissant, il se mit en peine de rejoindre un groupe d’indigènes parés d’étoffes à longs plis, qui semblaient se diriger quelque part.

Il gravit de larges perrons.

La cloche du soir bomba le ciel comme une membrane.



A propos de Pascal Jouxtel

Pascal Jouxtel nait à Oran en décembre 1960. Il complète sa formation d'ingénieur de l'aéronautique (Ecole Nationale Supérieure de l"Aéronautique et de l'Espace 1981 [2]) par un DEA "Automatique Avancée et Systèmes" . Automaticien, il passe par le CNES avant d'enrichir ses perspectives et ses pratiques en étudiant les arts du théâtre (Rue Blanche), puis le marketing et la sociologie des organisations (France Télécom).

Depuis 1998, il travaille comme consultant spécialisé sur l’évolution des pratiques et attitudes professionnelles dans les grandes entreprises. Inspiré par les sciences de la complexité, pressentant, comme d’autres, la réalité d'une écologie commune entre les artefacts et les comportements, il s’associe de facto à la mouvance du darwinisme étendu.

En complément de son activité professionnelle, et de ses travaux associatifs, il a animé le Bureau des contagions, disparu dans le trou noir des sites abandonnés par leur créateur, et fait vivre désormais simultanément un Atelier de mémétique, ( memetique ou mémétique...les deux orthographes cohabitent. NDLR ) , sous la forme d'un groupe de discussion, et la Société Francophone de Mémétique, qu'il a fondée dès 2001 [3].
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Vous pouvez le contacter directement si vous le désirez.



[1] Contagionisme [ou contagionnisme][n.m.]: selon Pascal Jouxtel Démarche consistant à prendre conscience du fait que nous ne sommes pas les auteurs de nos pensées, mais seulement leur lieu d'habitation, et à essayer de vivre avec ça.

[2] Supaéro, pour les intimes et les connaisseurs...SUPAERO ™, pour les puristes..La Direction Générale de l'Armement a décidé courant 2004 de rapprocher dans un Établissement d'enseignement supérieur commun,  l'Institut Supérieur de l'Aéronautique et de l'Espace, les deux Écoles d'ingénieurs qu'elle tutelle, à savoir SUPAERO et l'ENSICA .

[3] Pour en savoir plus sur la mémétique