Jules Gayraud,
ecclésiastique, orientaliste et poète


Jules Gayraud

Jules Gayraud
d'après...
[*]

Né en 1839, un siècle avant moi, mort en 1914 à Veulettes-sur-Mer, dont il fut le curé [1] de 1895 à 1912, et où sa tombe peut être visitée, Jules Gayraud est un des oncles de ma grand-mère maternelle, née Laurence Tenaillon. Cette filiation est aussi à l’origine du lien de cousinage par alliance que j’ai avec le poète Jehan Despert.

Un de ses poèmes épiques, en XIII chants, Don Gilles, ou le magicien du XIII° siècle, dédié d'ailleurs à ma grand-mère,donna son nom à la villa veulettaise, propriété de mon arrière grand père Ludovic Tenaillon, puis de ma mère, et qui fut de 1947 à 1969 le lieu où j’appris la mer, les mouettes , les homards et les falaises.

Sommaire


Notre rencontre

Forte voix, forte dame
Le crabe
Un texte autographe

A propos de...


Notre rencontre...

C'est l'été 1949, en demandant à mes parents l'origine du nom bizarre de la villa que nous habitions dans le pays de Caux , Don Gilles, que j'entendis parler pour la première fois de Jules Gayraud.

Je l'ai ici étiqueté orientaliste car il acquit, selon la tradition familiale, pour améliorer ses traductions des livres saints, de solides notions d'hébreu et de sanscrit. Sa bibliothèque personnelle, à en croire les notes de certains de ses livres, contenait des ouvrages de la même veine.

La variété de son œuvre poétique est grande. J’en ai extrait deux pièces de style et d’intention différents.
Si le style date, la pensée n’en est pas moins moderne. A mon avis…

A noter que Jules Gayraud n'ayant de descendants que collatéraux, du fait de ses engagements écclésiastiques, et me trouvant personnellement être, avec ma cousine Marie Dufraîne, un point terminal de cette lignée, j'ai pensé n'avoir point  d'autorisation à demander pour diffuser partie de son oeuvre, à la fois confidentielle, méconnue, et de plus tombée dans le domaine public.

Forte voix, forte dame


Madame, votre voix ferait pleurer le marbre,
Celle du rossignol devant vous pâlirait ;
N’allez pas pour cela vous percher sur un arbre ;
          La branche casserait !


Extrait d’ azur et fange, Malleville-les-Grès, 1895

Le crabe

Un soir sous la haute falaise,
Entre la mer et le ciel bleu,
Assis à l’ombre d’un mélèze,
Mon âme errait du monde à Dieu.

On sentait planer sur l’abîme
Comme un reflet de l’Infini,
Et dans l’immensité sublime
L’horrible au beau semblait uni.

Un pêcheur écumant la grève
Sous nos regards fit grimacer
Un monstre affreux et comme en rêve
Quelquefois j’en ai vu passer.

C’était un crabe, enfant des lames,
Verdâtre, à l’œil étincelant.
On eût dit, sous les noires flammes,
L’œil d’un démon au ciel hurlant.

Tortueuse était son allure,
En biaisant et tournoyant,
Le crustacé sous son armure
Ne me semblai guère attrayant.

Et je songeais : c’est le symbole
Du fourbe et de l’astucieux.
Le crabe prit alors la parole
Et j’écoutais, silencieux …

« Ô toi qui crois si bien connaître
Les lois de ce vaste univers,
Enseigne-moi comment un être
Peut aller droit ou de travers.

Aller droit, est-ce à l’aventure
Diriger ses pas devant soi,
Ou bien , guidé par la nature,
Prendre instinct ou raison pour loi ?

Car vos courbes et vos obliques
Ne disent rien à mon esprit,
Et je voudrais que tu m’expliques
Où tout commence, où tout finit.

Qu’est l’équateur ? Où sont les pôles ?
Quel est le haut ? Quels est le bas ?
Ce ciel qui luit sur tes épaules,
Sous tes pieds ne brille t’il pas ?

Marcher droit, si tu veux m’entendre,
C’est se mouvoir en son milieu ;
Aller au but où l’on doit tendre :
Le crabe aux mers et l’homme à Dieu.

Or qui de nous suit mieux sa voie ?
Sois ici juge : j’y consens !
Fait pour louvoyer, je louvoie,
Fait pour monter, toi tu descends ! »







La leçon était solennelle.
Je bénis l’humble crustacé,
Songeant à mieux guider mon aile
Vers le but que Dieu m’a tracé.


Fécamp, 15 juillet 1887 ; extrait de Les Mallevillaises, Malleville-les-Grès, 1891

Un texte autographe

Au verso d'une image représentant La sainte Vierge, à l'école de sa mère, sainte Anne.
format 110 X 65.
Ce quatrain désabusé marquait, à la page 9 des élévations poétiques, dans l'exemplaire qui m'est venu de famille, le texte Mulier, ecce filius tuus .



La mention sous la signature, prêtre, rappelle son statut. On pourrait lire...poète

A propos de Jules Gayraud

Disciple de Saint Pierre-Julien Eymard [2]. Fils de Laurent Gayraud, tailleur pour ecclésiastiques, installé rue Bonaparte à Paris. C'est probablement poussé par son père qu'il s'orienta vers un état religieux qui, de plus, convenait peut-être à certains besoins intérieurs. Il séjourna près de La Hulpe ,à Malaise-la-Hulpe, en Belgique,de 1880 à 1883, avant que le contexte de l’époque (décrets de 1880 sur les congrégations, annonçant la loi de séparation de l’Église et de l’État) ne le pousse  à quitter le clergé régulier pour le séculier.
D'abord affecté comme vicaire en 1883 dans une paroisse ouvrière, à Saint-Louis de  Choisy-le-Roi , puis en 1887 à Saint-Rémi de Vanves, il se trouva bien de prendre en charge la relative sinécure que représentèrent pour lui la charge de curé de Malleville-les-Grès, en 1889, puis en 1895 celle de Veulettes-sur-Mer, villages tranquilles du Pays de Caux maritime.

Il publia son premier recueil en 1880, sous le titre élévations poétiques. Il s'agit d'une traduction ou adaptation en français, versifiée, de quelque passage des livres saints ou des écrits des Docteurs de l'Église. Il était à l'époque Directeur des Soeurs du Sacré-Coeur de Marie à La Hulpe. Cet ouvrage fut édité par la Société Générale de Librairie Catholique, 76 rue des Saints-Pères , succursales à Bruxelles (rue des Paroissiens, 12) et à Genève (rue Corraterie [2b] , 4) ; il fut imprimé à Bruxelles, par Alfred Vromant (rue de la Chapelle, 3).
On notera avec intérêt les noms prédestinés des rues logeant les divers partenaires de cette publication.


La majeure partie deses œuvres littéraires connues, celles datant d'avant 1902, ont été rassemblées par sa demi-sœur, et gouvernante, Marthe Gayraud, imprimeur et éditeur, en trois volumes, comprenant :

A ma connaissance, ces oeuvres complètes ont été tirées  à 150 exemplaires.

Certains de ses recueils ont bien entendu fait l'objet de tirages spécifiques, et été vendus, par le biais de libraires parisiens et rouennais, et aussi chez l'auteur, au profit de la reconstruction de la nef latérale droite de l'église Saint Valéry de Veulettes-sur-Mer, dont les bas-côtés avaient été détruits au XVIII° siècle.
La nef latérale gauche avait été restaurée en utilisant le produit de la vente des toiles de son prédécesseur, l'Abbé Bru, auquel il dédia deux poèmes :
-Inscription pour mettre au bas du portrait de M. L'Abbé Bru, curé de Veulettes, peintre de natures mortes en novembre 1889
-et Euge [3], probablement à l'occasion de sa retraite, en juillet 1890.

Il publia en 1905 son pénultième recueil connu, sur le galet , orné d'illustrations en photogravures, dont son propre portrait, et précédé d'un avertissement datant les textes de la période allant d'août 1904 à mars 1905. Je possède sous une autre forme certaines des illustrations, dont les clichés ont servi à l'édition de CPA de Veulettes-sur-Mer qui ornent la collection que j'amasse conjointement avec mon frère Étienne Desthuilliers.

C'est en 1909 que paraît, toujours imprimé à «Veulettes s/ Mer», sous la hétraie, un recueil de textes datés de 1906 à 1909, suivi d'un corps de notes. Ces notes consistent en reproductions de courriers reçus de la part d'éminents lecteurs :
  • Mgr Frédéric Fuzzet, Archevêque de Rouen : vous avez toutes les qualités du vrai poète et vous y ajoutez celles d'un vrai pasteur des âmes.
  • Mgr Marie-Prosper de Bonfils, Evêque du Mans : ma soeur et moi dégustons tous les soirs...vos pièces si profondes, si fines, si harmonieuses...
  • M. l'Abbé M. Pradels, Docteur en Philosophie et Philologie : ...par la matière des sujets vous puisez vos inspirations aux sources mêmes de la poésie.
  • André Bouic : Disciple d'Apollon et prêtre de l'Église / Tu sais avec amour obéir à la fois / Aux préceptes de l'art comme aux divines lois / Et ton âme s'exhale en plus d'une ode exquise.
Il y traduit des poèmes de Giosuè Carducci (probablement à l'occasion du Prix Nobel de Littérature accordé à l'Italien en 1906 ; les textes originaux sont dans les notes) , commet des fables et des contes, donne des conseils éducatifs à sa nièce Laurence Tenaillon, fait l'éloge de l'orgue et donne son avis sur certains événements politiques du moment.



[*] Cette photographie figure en frontispice de son livre sur-le-galet, sans mention explicite du photographe, mais avec en légende une citation tirée de la satire IV de Quintus Horatius Flaccus , plus connu des français sous le nom d'Horace :

Ingenium cui sit, cui mens divinior, atque os
Magna sonatorum, (ae)des nominis hujus honorem.


Ce qui se traduit à peu près par :

Celui qui est génial, inspiré par les dieux, dont la bouche
 A la parole retentissante, celui-là mérite le nom de poète.

[1] Sa tombe se trouve au cimetière de Veulettes-sur-Mer, à droite du chemin d'accès, dans l'année n°1 du cimetière, première de cette rangée, à proximité du monument aux morts et de l'entrée du bas-côté de droite. Elle mentionne :

ICI REPOSE
MESSIRE
JULES AUGUSTE
RENÉ GAYRAUD
CURÉ DE VEULETTES
DE 1895 Á 1912
DÉCÉDÉ LE 23 8BRE 1914
DANS SA 75° ANNÉE
R I P

Son successeur à la cure fut l'Abbé Demeilliers (1876 -1950), dont la tombe jouxte la sienne en tête de l'allée n°2.

[2] Auguste Rodin réalisa en 1863 un buste de Julien Eymard. Et Jules Gayraud , quant à lui, dédicaça à «Augustin» Rodin un de ses poèmes, le 10 août 1892 , ...
Cette familiarité s'explique par le fait que Rodin entra en 1862 chez les Pères du Très-Saint-Sacrement, l'ordre créé par Pierre-Julien Eymard après le décès de sa soeur Maria Eymard ; on lui confia un atelier pour pouvoir travailler. Il modela le visage du père Eymard, mais l'oeuvre, jugée peu ressemblante, finit au grenier. Elle est aujourd'hui au Musée Rodin. Il quitta le noviciat au bout d'un an sur les conseils du père supérieur qui l'encouragea à poursuivre dans la voie artistique.
Ces dernières informations me viennent pour la plupart de Richard Ste-Marie via son site consacré à Rodin.

Quand au Père Pierre-Julien Eymard, il fut canonisé par Jean XIII à l'issue du Concile Vatican II. Son procès en canonisation laissa souvenir dans ma propre famille : ma grand'mère Laurence Dufraîne possédait en effet des correspondances échangées entre Jules Gayraud et Pierre-Julien Eymard, correspondances dont elle confia au Père Raoul Ullens, religieux du T.S.Sacrement, les originaux pour que copies en soient versées au dossier. Ces lettres me sont revenues par héritage et sont classées dans mes archives personnelles.
Elles sont datées :

  • St Maurice 12 mai 1867 : Bien cher frère Jules...(Il le rassure sur la sincérité de sa vocation ; de loin la lettre la plus intéressante)
  • St Maurice 30 avril 1868 : Bien cher Père Gayraud...(Il le depêche à Bruxelles retrouver le Père Cardot...au 2 bis rue des Douze Apôtres !)
  • Paris le 13 mai 1868 : Bien cher frère...(Il lui envoie sa bénédiction ; le Père Eymard décédera quelques semaines plus tard ; l'écriture est déformée, rapide, et devenue peu lisible)

[2b] Depuis sept siècles qu'elle existe, la Corraterie a toujours joué un rôle essentiel dans la vie de la cité. Au moyen-âge déjà, les prédicateurs attiraient la foule au couvent de Palais tandis que le confort des bâtiments conventuels permettait d'accueillir les grands de ce monde venus séjourner à Genève.
Lieu propice au négoce du cheval puis à l'art équestre, la Corraterie n'a perdu cette vocation qu'au 20ème siècle, faisant ainsi preuve d'une belle permanence dans la tradition. Promeneurs élégants et boutiques chic ont fait ensuite la réputation de la Corraterie avant que ne s'y installe le monde de la banque et de la finance.
Au même titre que la cathédrale ou le jet d'eau, la Corraterie est un de ces lieux emblématiques qui concourent à l'image idéale de la Cité
.
Bernard Lescaze, sur le site de la ville de Genève.

[3] En latin : Bravo ! En écossais : Houzzé ?