Isabelle Normand,
auteur de théâtre et poète

Page en cours de montage



Je connais Isabelle Normand depuis plusieurs années...

Fragments

avril 2005

Écrire et aimer. Aimer et écrire. Peut-être qu’écrire, c’est aimer, et qu’aimer, pour moi, c’est écrire. En écho à « aimer, c’est agir » de Victor Hugo. Deux branches pour une croix à l’intersection de laquelle je me trouve, haut/bas vertical, avant/arrière horizontal, plus le gauche/droite, ce qui donne quatre directions tant verticales qu’horizontales, prises dans un cercle qui tourne sur lui-même selon ses axes, autour d’un centre. Et la vie part du centre et y revient en grandes vagues, en grands soupirs. L’essentiel est peut-être ce point. Pour la planète comme pour l’humain.

Le découvrir est un parcours, complexe et lent. Dont on a d’abord la prescience. D’abord le découvrir, ensuite arriver à poser des mots dessus pour lui faire prendre forme. Arriver à le vivre, à le nourrir, à le remplir. Peut-être qu’on ne devrait pas chercher d’explication, mais pour comprendre, il en faut pourtant. Alors on cherche en avançant. Et puis d’un coup on trouve : le bon crible de lecture, le bon endroit, la bonne rencontre. Et c’est le flash, l’intuition qui se révèle juste. Si claire soudain qu’on se demande pourquoi on a tant traîné. En même temps que le chemin accompli jusqu’à ce jour, qui paraissait sans fin, semble soudain très court. Mais justifié. Il n’avait d’autre but que de mener à ce point précis de compréhension, d’où part enfin le vrai voyage. Arrière/avant, passé/présent. Vers un futur qu’on n’écrit qu’en marchant, en avançant. Dans le mouvement. Si simple et si limpide qu’il balaie les obstacles. Ceux qu’on mettait et ceux qu’on croyait voir. Ceux qu’on recherchait pour s’éprouver aux points de plus grande faiblesse.

Que l’amour soit un geste, sinon il ne signifie rien. Qu’il soit mot ou idée ne suffit pas. Il lui faut s’incarner dans une action concrète, dans une chair palpable, dans un désir qui force à vivre, à être, et qui vibre. Écriture-énergie, écriture-transhumance, en soi, dans le monde, vers les autres. Un aller et retour immuable qui se déplace sur les grandes routes de la vie. Seule la tension nous sort de nous et nous tire vers l’exil, vers le vibrant des vibrations à découvrir, du connu à l’inconnu, du rassurant à ce qui fait peur, de l’immense intérieur à l’encore plus immense extérieur, celui qui crée l’ailleurs, l’autre partie de soi. Tension extrême et de tous les instants, qui charpente, cisèle, sculpte, dessine, ouvre, malmène, incise et dérange. Il faut que l’écriture prenne la même direction, peut-être aussi la même errance. Qu’elle cherche ses chemins. Pas forcément les plus faciles, ceux de traverse, les raccourcis, ceux qui innovent, ceux des frontières, ceux qui mènent hors limites, qui ne sont pas balisés. À travers marécages et marais, vastes étendues noires, terres hostiles avec des pièges à chaque pas. Du crépuscule à l’aube, dans la nuit où l’esprit s’éprouve et se perd pour se construire.

Transgression des formes et des genres, envie d’aller ailleurs trouver l’intéressant et l’essentiel de sa propre écriture. Par le passage transversal qui permet d’aller découvrir l’unité profonde des textes, de l’écriture, en dessous de ce qui fait différence, sous l’apparence. Après, c’est autre chose : reconstruction, reconstitution, puzzle, mise en morceaux, accompagnement, remise en forme, contrainte, comme on le dit d’un matériau qu’on utilise et qu’on contraint à sa volonté pour lui donner une forme. Contrainte du désir, travail du matériau, contrainte de l’auteur. L’auteur peut-être son propre matériau, qu’il exhibe sous les mots et à travers eux, qu’il extirpe lambeaux après lambeaux pour bâtir son histoire.
Contraignance du désir d’écrire et des formes acceptées, recherchées pour leurs capacités de reconnaissance par le public qui les reçoit, contraignance de l’écrivain, comme de tout artiste qui crée, s’il veut faire passer son message. Mais comment, sous quelle forme ? Peut-il aller découvrir seul les territoires qu’il s’est choisi sans entraîner dans son sillage ceux qui l’écoutent, ceux qui le suivent ? Et jusqu’où ? À quel moment peut-il faire qu’il les abandonne, ou bien doit-il le faire, pour mieux les retrouver ensuite, ou en découvrir d’autres ? Retrouve-t-on jamais ce qu’on lâche ? Mais est-ce bien important ? Ce lâcher en cours de route n’est-il pas l’essentiel de la quête ?
Dans cette route solitaire, il n’y a de repère qu’à la boussole intérieure, qu’à l’instinct. Une avancée dans la tempête qu’on est tout seul à affronter, sans savoir ni si on arrivera, ni où.

Ses racines...

Extrait inédit de ses racines on les porte en soi

22 octobre 2004

Ses racines, on les porte en soi. Comme les souvenirs et les oiseaux, l’intensité d’un regard au moment d’une séparation. On porte ce qu’on est à travers tous ses rêves et les haltes. Nu de ces dépouillements successifs qui font surgir l’essentiel.

ses racines, on les porte en soi
souvenirs et oiseaux
l’intensité d’un regard au moment d’une
                    séparation
et sa brûlure
on porte ce qu’on est à travers tous ses rêves
toutes les haltes
nu de ces dépouillements successifs
par lesquels on accède
à sa concentration
l’essentiel

Un long chemin qui rit du temps et propulse sur les rochers arides. L’espérance respirée dans la couleur rouge et or des feuilles à l’automne, celle qu’on n’a pas pu voir pendant de si longues années de deuil, celle qui a brusquement ressurgi un grand jour de soleil.

long chemin psalmodié au hasard des minutes
de celles qui paraissent des heures
ou des secondes
où l’on ne sait si on existe
si le temps avance ou recule
long ressurgi à quelque chose d’essentiel
là où on ne l’attendait plus
là où

La poésie qui s’impose. Chemin aride, chemin secret, où les blessures, on apprend à les esquiver, on les évite, on les refuse.
Apprendre à se battre. Les guerriers l’apprennent en premier. Moi, j’ai d’abord appris l’amour. Et c’est lié. Comme l’essence de la vie, du mouvement. Le secret des nuages et des inflammations, incantation de l’âme. Qui existe. Qui cherche. Qui voyage pour se trouver.

épée qui trace l’infini
porté à l’extrême pointe du désir

Désir. La chair auréolée de cette transparence. Vibration. Comment la relancer, comment la sortir des décombres sous lesquels elle croupissait. Il n’y a aucune différence, à ceci près qu’elle sourit soudain de l’intérieur. Détachement. Traversé par l’espoir. Qui pulse soudain à nouveau.

la chair racine
de soi en soi
ingérée digérée
vibrante

Racines à l’intérieur de soi, retournées sur le silence du sang qui bat comme il le fait depuis toujours, ici, ailleurs, racines d’un arbre qui apparaît derrière la peau. Elles sont attente, souffrance, patience, attente. Elles sont odeurs, réminiscences, images, couleurs. Mémoire intime, celle qui dispense d’objets et de photographies.

rester dans le désir
comme seule présence
à soi
chair ressurgie
du long silence
qui l’engluait

Racines intimes qui font la force et toute la différence. Celles qui poussent à s’accomplir. À avancer plus loin. À continuer. Racines de l’être.
Elles apparaissent lentement. On est pétri sans le savoir, trituré par les souffles et les sons.

trituré
trituration
celle qui lève
pour donner
sa mesure
à la division
reconstituée

On est moulé, tendu, scratché, scotché, lié, meulé, moulu, dépecé, mort, ressuscité, écartelé, reconstitué, tué, enfanté, pendu aux cordes invisibles des hécatombes d’où l’homme ressort grandi de la souffrance. Tamis, crible, fouet. Tombe, nuit, menace, lâcher, puits. Racines qui surgissent de ce vieux puits sans fond où le qui et le quoi s’entrechoquent pour trouver ce qu’ils sont. Murmure fécond alvéolaire des cellules en prison, des virus, des abeilles. Gouttes de temps. Salive enrobant les tissus, les affects, les couloirs des replis intimes de l’être. Labyrinthe des respirations.

respir expiration
racines qui surgissent
de ce vieux puits sans fond
j’attrape
je hisse
je me glisse dans la fusion
terre ciel
eau vent
feu cœur
âme chair
l’insertion de la chair dans l’esprit
et de l’esprit dans l’âme
inspiration
je glisse
expiration
j’arrache
la force à la lumière
la lumière à la nuit
le jour à ces racines

C’est le vent dans les arbres, le murmure des tissus et des nerfs, le souffle dans la chair colorée des instants de bonheur. Racines de bris de verre, bris de souvenirs, bris de visages qui palpitent. Racines aux intonations de lumière, la poussière des retards n’a pas pris une ride. On dessine un visage dans le vent, visage qui apparaît depuis la nuit des temps et refait le chemin à l’envers, du plus profond à la jeunesse ressuscitée, du plus ancien au neuf, porté par la vague de paix et la force de s’être trouvé. Trésor. Là où il n’y avait rien de visible. Là où tout sommeillait.

racines de la paix
en soi dans la lumière
racines entrelovées
racines

Celles qui fécondent en soi la vie que l’on cherchait. Celles qui s’entrelacent et bruissent. Celles qui caressent. Celles qui ont construit lentement les espaces de respiration.

espace
racines
maison
trésor

Maison de la mémoire. Maison des sentiments. Intime. C’est le mort qui se lève, le vivant qui tressaute, le sanglant qui sourit, l’impur qui prie. C’est le temps visité à la fois par la vague et par la sécheresse, par la tempête et par l’absence, par le siècle et par la seconde. Maison vivante qui embrasse l’inconnu, l’infini. Maison qui prend son appui en arrière pour mieux se projeter devant. Maison racine qu’on porte en soi.

l’illusion est de croire
qu’il n’y a rien de vivant
dans les pierres
longues vagues de fond
de ce temps des épreuves
que nous traversons
sans savoir
qu’il ramène
à la maison première

Un vaste balayage d’horizon par la prière, vaste horizon, vaste prière. Horizon qui s’affaisse pour que naissent les ombres, les regards et les êtres. Courbes en sens inverse des retours vers tout ce qu’on est.

courbe retour
courbe vieillesse
boomerang du temps
contre nos fausses prières
nos faux espoirs nos illusions
là-bas prospèrent les tombereaux de
ce que l’on couvait naguère
trop pieusement
là-bas croupissent les sentiments blafards
empêchant d’être

Enchantement de la lumière qui apparaît dans l’échancrure de la prière. Dans la faille qui s’ouvre. Dans la fracture par où jaillit le feu des défendus et des brise-lames, là où la vie s’abreuve. Les racines y prennent racine. Courants plus forts de la mémoire, courants de toute l’immensité ouverte.

ce qu’on était et ce qu’on est
ce qu’on croyait
ce qu’on disait
qui se retrouve plus brûlant d’avoir été
passé au fil de la lumière

L’ivresse des grands fonds pour qui lâche la corde.

A propos d'Isabelle Normand

Page en cours de montage


Isabelle Normand est poète et auteur de théâtre. Quelques références en poésie :
ainsi que des publications dans de nombreuses revues.

Au théâtre : Aux édition L'Esprit du Temps/Théâtr'avenir : les bocaux.
Elle anime des ateliers d'écriture pour tous les âges, des enfants aux adultes, depuis dix ans. Elle figure en particulier, à ce titre, dans l'ouvrage collectif l'écrivain viendra le 17 mars , coédition Le Seuil & Maison des Écrivains, mars 2001.