Georges Friedenkraft,
poète, revuiste et haïkouphile

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C'est le 10 juin 1980, à Asnières, au 3 bis rue de la Parfumerie, dans les locaux de Charles-Henri Sieffert, co-fondateur de l'association  l'A C I L E C E [1] , que Georges Friedenkraft me dédicaça un exemplaire de l'anthologie poètes à l'œuvre [2]:

Pour Jean-Pierre Desthuilliers, ces poètes à l'œuvre, arc-en-ciel de styles variés, mais imagination homogène...en amitié poétique...G.F.

Nous avions fait connaissance lorque je fus coopté au (par le ?) comité de lecture de la revue de l'A C I L E C E courant 1978, revue qui venait de pré-publier, en son numéro 76 (septembre-octobre 1978) le poème bouche, barque, balance qui figure au sommaire de mon livre le sculpteur d'eaux.
Depuis, nous avons travaillé ensemble au sein de l'association La Jointée, et vécu diverses aventures éditoriales et poétiques.
La dernière en date a été sa présentation, au Théâtre Aire Falguière, par Isabelle Normand et moi-même, en réunion inaugurale des soirées aux confins de la poésie.


Les poèmes ci-dessous sont tirés de Images d'asie et de femmes - poèmes pour l'exotisme en amour, Éditions de la Jointée, 20 rue Vasco de Gama, Paris 2001.
Beaucoup sont
  • des haïkous (orthographe volontairement francisée), poèmes d'origine japonaise, constitués, dans leur forme classique, d'une seule strophe de trois vers de cinq, sept et cinq pieds respectivement
  • des "monostiches", poèmes en un seul vers, créés en France par Emmanuel Lochac et dont le caractère lapidaire paraît très proche de l'esprit du haïkou.


Quelques images d'Asie et de Femmes...

Haïkous


Lilas citadelle
de bucolique candeur
te voilà drapé.

L'herbe est court-vêtue
face au muguet clandestin :
nudité d'un jour.

Le hâle, le cerne
sur l'écorce de tes joues
comme un brou de noix

D'aucunes trop vertes
il en est de farineuses
telles femmes : pommes.






La braise grimace
nous irons ravir les mûres
aux rouges limaces.

Ta lèvre mi-close
j'y lisais à lit ouvert
érotique prose.

A la nuit tombée
nous partagerons ta natte
a ux cris des mainates.


Toile

Les grands yeux gourmands du jardin
se fondent de sève amère
pour la belle emboussolée
qui jadis les a charmés

Cependant qu'elle secrète
la belle au venin lascif
une arachnéenne extase...
pleurent les grands yeux gourmands



Monostiches sur l'Asie du Sud-Est


Dans la rizière fraîche et à l'ombre des buffles


Caresse le soleil ton teint de chocolat


La nuit, si l'eau est tiède, allons nous y étreindre


Ta hanche se dénude aux gifles des moussons


La plage autour de l'île et, plus loin, l'océan


Pieds nus sur le sentier, là où le volcan fume



Nul oiseau ne se risque au temple du cobra


L'araignée de la mort s'est faite sarbacane


J'aurais donné ma vie pour une Balinaise


Les plages de Java suintent du lait des palmes


Pauvre si c'est la faim, riche si c'est l'aurore

Les noyés de la mer de Chine

Pour tous les réfugiés

Abusés comme entre les volcans
qui plissent le fond de la vague
ils ont usé leurs pieux sur les chimères

Promenade lustrée par tous les contes indiens
ils avaient percé les oreilles de la nuit
ils avaient limé leurs dents contre les épées
ils avaient affronté la meute grouillante des princes de deuil

Eux qui chérissaient les hier
ils ont dû rompre leur corset
et étrangler leurs illusions

Ils ont payé à l'inconnu
un tribut trop épais
de leurs doigts d'or qui se cassaient comme du verre
de leurs bras où tels les serpents
tapis dans la mer exotique
se roulaient les
émeraudes de la terre promise

Bornéo, Malaisie, Singapour : tant de noms d'écliptique
avec un stratagème lorsque tremble la voix
lorsque l'orage geint
tant de nuages oubliés qu'ils ne mireront plus

Paix ! car c'est l'aujourd'hui qu'on poignarde là-bas
car ces poumons que l'eau cisaille
c'est nous
tous ces squelettes qui mûrissent
entre les noeuds des madrépores
sous la caresse des moussons
c'est eux c'est nous

Paix ! car ils sont tes esclaves
mer serpente mer violente
avec pour bagage notre vie

Malaisie

Pour ma femme, pour son pays,


I

L'orchidée qui t'avait vu naître
s'est muée en poignard d'étain :
d'avoir dû quitter les pastèques
au jus de sang entrelacées
d'oiseaux aux plumes éclatées
sur l'étang vert, temple du ciel
miroir d'été, d'avoir perdu
ton corps, vierge pays, j'ai mal !

II

Tu as vu : par de là la jungle
l'eau et la terre enamourées
pour que de la glaise fleurisse
pour qu'au creux de tes mains paraisse
sur les rives de sable bleu
un soleil grand comme un fruit mûr
qui se lèche et fond où le tigre
dort tapi dans le lin des lianes



III

Avec la voile d'Occident
venue dans la braise des larmes
l'histoire a commencé mêlant
la peau brunie et la peau blonde
à Malacca (1) outre tropiques
là où se meurt de riz trop vert
la trace de anciens royaumes
ou la tombe des anciens blancs

IV

Paix ! nous rêvons ! ta peau ma brune
sent la cannelle et l'hibiscus
paix ! nous avons refait l'histoire
de nos deux teintes mélangées.
mais rivé aux froides machines,
de savoir si loin ton sourire
et l'orchidée qui t'a vu naître,
ton corps, vierge pays, j'ai mal !

(1) A Malacca eut lieu la première colonisation européenne (portugaise)

A propos de Georges Friedenkraft

Georges Friedenkraft, né en 1945 de famille charentaise, scientifique de profession, a collaboré à de nombreux périodiques de poésie autour du monde et particulièrement en Extrême-Orient. Marié à une journaliste originaire de la Malaisie, il est père de quatre enfants.

Il a  beaucoup oeuvré, notamment dans les colonnes de la revue Jointure , dont il est l'un des co-fondateurs et animateurs, à la promotion en France de la poésie asiatique.
On lui doit l'adaptation en français, réalisée en collaboration avec Haruki Majima, de poèmes classiques japonais du XVII° siècle.
Il est présent dans de nombreuses anthologies.

Il est aussi :



Quelques recueils publiés

Liste à compléter

[1] Association Corporative Intersyndicale de Librairie et d'Édition du Corps Enseignant. Association culturelle créée en 1961 sous l'impulsion de Charles-Henri Sieffert, et publiant une revue consacrée à des critiques littéraires et à la publication de textes poétiques inédits, de nouvelles et d'essais, revue dont le comité de lecture était présidé par Maurice Fombeure.
Le no 1 est daté de oct-nov-déc 1962.
Le no 99 est daté septembre-octobre 1983 ; il est aussi le no 00 de...Jointure !

[2] poètes à l'œuvre ,Éditions ARCAM (Ateliers de Recherche et de Création des Arts et Métiers), Paris 1978.